La tension monte à l’ABI après neuf mois de lock-out.

ABI: de l’électricité dans l’air

CHRONIQUE / Ça commence à brasser sur la ligne de piquetage de l’Aluminerie de Bécancour. Le ton a monté, les invectives fusent d’abondance à l’endroit de ceux qui ont accès à l’usine ou qui la quittent et on s’est même permis quelques obstructions... interdites par l’injonction.

Ça devient plus costaud.

La surprise, c’est bien que cela ne se soit pas produit plus souvent compte tenu que le conflit est entré cette semaine dans son neuvième mois.

La poussée d’émotions qui s’est manifestée dès jeudi matin puis en soirée par la suite sur la ligne de piquetage faisait suite à la réunion syndicale de la veille où le cul-de-sac dans lequel se retrouve la négo a été confirmé aux travailleurs d’ABI.

Après neuf mois à se faire laisser cuire dans son jus, il est normal que la tension monte. D’autant qu’on approche de l’hiver, des Fêtes et de l’anniversaire de l’entrée en conflit.

Certes, on peut se dire qu’avec une allocation de grève de plus de 500 $ par semaine et les petites jobines qu’on peut occuper ailleurs pour combler au moins une partie du manque à gagner, ça ne doit pas être aussi dur que ça à endurer.

Dans les faits, c’est loin d’être le cas de tous les lockoutés. La grande majorité perd de l’argent alors que les obligations financières restent totales.

Il y a aussi qu’on sait bien que le fonds de grève n’est pas illimité et qu’il faudra au syndicat des Métallos d’ici quelques mois à peine aller emprunter pour pouvoir continuer à soutenir le moral économique de ses troupes.

Alors, qu’il y ait quelques exubérances sur la ligne de piquetage, c’est bien concevable. Qu’on ne se trompe pas. Il y a aussi de fortes tensions à l’intérieur au sein des cadres qui maintiennent en production le tiers de l’aluminerie. Là aussi, pour d’autres raisons, on assiste à d’inévitables montées de pression. Il ne leur sera pas facile de tenir le coup indéfiniment, même si c’est payant entre-temps.

On peut même se surprendre que de leur côté, les troupes de Clément Masse, le président du local 9700, donnent encore l’impression de se défendre en rangs serrés.

Après neuf mois, les mises en cause de la stratégie syndicale seraient tentantes. Il n’y a pas de clivage au sein du syndicat, du moins pas encore. Mais l’arrivée massive de nouveaux travailleurs (400 en quelques années), qui représentent maintenant près de la moitié des syndiqués d’ABI, risque de générer à plus ou moins long terme l’apparition d’une vision syndicale plus conciliante que celle des plus âgés.

Si la direction d’ABI voulait casser le syndicat, elle n’y est quand même pas encore parvenue. Il lui faudra s’armer encore de patience. Au prix du métal, qui se maintient dans les 2000 $US la tonne, ce conflit doit aussi lui coûter un gros prix.

La direction veut établir un ensemble de conditions qui lui assureront une bonne rentabilité à long terme.

On s’est lancé la balle cette semaine, patron et syndicat, en essayant de se discréditer mutuellement, chacun reprochant à l’autre son inflexibilité dans ses offres ou dans ses demandes.

On ne fera pas la médiation que le conciliateur spécial, Lucien Bouchard, n’est pas parvenu à réussir.

N’empêche que la demande patronale de réduire les effectifs par attrition ou par des offres de retraites anticipées n’est pas déraisonnable.

S’il est possible de produire le même tonnage avec près de 200 employés de moins, même si cela représente 20 % des effectifs, il est plus que légitime de sa part d’envisager une telle solution pour réduire ses coûts de production.

Deux cents emplois, aux conditions d’ABI en salaires et avantages sociaux, c’est une économie d’au moins 20 millions $. C’est 200 cotisants de moins pour les Métallos et c’est une puissante perte dans l’économie régionale, en faveur des actionnaires d’Alcoa et un peu de ceux de Rio Tinto, des gens qui ne dépenseront pas une cenne dans nos restaurants et dans nos magasins.

Mais dans le contexte d’aujourd’hui, se battre pour un plancher d’emplois, c’est plutôt passé de mode, à tort ou à raison.

Demander la flexibilité d’emplois de la part de ses syndiqués est aussi une tendance forte dans le marché du travail. La meilleure personne au meilleur endroit ou selon les besoins, cela se justifie.

Mais si c’est pour évincer d’un poste de jour devenu disponible un employé qui n’attendait que cela, parce qu’il est sur la rotation de travail depuis vingt ans, au profit d’un nouvel employé, jeune, pour la simple raison qu’il sera ainsi plus facile à recruter, c’est manquer de considération pour ses plus vieux bras.

Ce conflit pourra-t-il se résoudre rapidement?

Le brassage qui s’est produit cette semaine sur la ligne de piquetage voulait bien sûr démontrer que des lockoutés sont rendus à bout. Mais il pouvait aussi s’agir d’attirer l’attention et de faire pression sur le nouveau gouvernement Legault, puisque celui-ci a promis de se mêler du conflit.

Même si c’est un conflit privé, il a une arme pour le dénouer, bien qu’il sera hésitant à l’utiliser: les tarifs d’électricité.

La direction d’ABI a eu beau s’en défendre, mais l’énergie, c’est un intrant majeur dans ses coûts de production. Il se trouve que le coût énergétique est de beaucoup plus élevé à l’ABI que dans toutes les autres alumineries du Québec.

Faut-il rappeler à la direction québécoise d’Alcoa que leur grand patron, Roy Harvey, avait avoué il y a à peine deux ans qu’à défaut de pouvoir abaisser ses coûts énergétiques, il lui faudrait considérer une réduction des effectifs... C’était l’un ou l’autre. On y est.

Coup de cœur: 

C’est plate pour lui. Yves Lévesque au repos forcé alors que les membres du conseil venaient de suivre un cours de bonne conduite très prometteur, semble-t-il.

Coup de griffe:

Le cannabis sera en vente légale cette semaine. Curieux, tous les «pushers», pardon, travailleurs autonomes du pot, affirment ne pas craindre de perdre leur emploi.