Le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez.

ABI: «ça passe ou ça casse»

Bécancour — «C’est l’heure de vérité. Ça passe ou ça casse.» Voilà comment le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, perçoit le dépôt d’une offre finale et globale par la direction de l’Aluminerie de Bécancour.

Déplorant qu’une telle proposition ne provienne pas d’une négociation entre les représentants dûment mandatés, il juge néanmoins qu’elle est susceptible d’intéresser les lockoutés.

«S’il y avait rejet, ABI devra vraisemblablement fermer la moitié des cuves en opération, soit une soixantaine. Cela lui permettrait d’accorder des vacances à ses cadres et d’acheminer l’ensemble de sa production à chaud à la Shawinigan Aluminium qui en fera des billettes. Une telle opération autorise la fermeture de la fonderie, donc y rapatrier le personnel. Mais rendus là, nous ne serions pas loin d’une fermeture totale», a-t-il commenté.

Après 18 mois de conflit, «les deux parties sont susceptibles d’être fatiguées, le syndicat probablement davantage que l’employeur». Celui-ci fait remarquer que ce conflit coûte une trentaine de millions de dollars au Syndicat des Métallos par année. S’ajoutent les salaires perdus et «c’est sans compter que les allocations syndicales versées devront être remboursées». «Et l’ABI représente environ 8 % de la production totale d’Alcoa en aluminium de première fusion», signale-t-il.

Si le temps semble jouer en faveur de l’entreprise, au plan informationnel, «l’employeur a gagné apparemment davantage la sympathie de l’opinion publique».

«Cela étant, le syndicat a été plus transparent que l’employeur du fait qu’il livre plus d’informations. Mais l’employeur tente de corriger cette lacune en s’adressant aux médias dans l’une de ses rares conférences de presse depuis le début du lock-out», observe M. Bernatchez.

Par ailleurs, il note qu’au plan relationnel, les deux parties n’ont vraiment jamais négocié sur une base continue. «Cela révèle un conflit de personnalités entre les représentants de l’employeur et du syndicat à la table de négociation. En clair, l’employeur ne discute pas avec les représentants syndicaux. Il leur transmet une offre globale avec une date limite de réponse», fait-il remarquer.

Sur le plan du pouvoir, «l’employeur possède l’appui du pouvoir politique par le soutien inconditionnel du premier ministre du Québec». «Le syndicat a joué à son tour de son mieux une carte politique par sa plainte à l’OIT. Mais les déclarations du premier ministre Legault enlèvent un avantage stratégique au syndicat», croit le spécialiste.

Au plan argumentatif, «l’employeur est moralement tenu de donner aux travailleurs de l’ABI ce qu’il a concédé aux travailleurs de son usine de Baie-Comeau, spécialement au niveau des salaires, du régime de retraite et de la sous-traitance».

«Et c’est ce qu’il fait apparemment lorsqu’on prend soin d’analyser le contenu de sa conférence de presse. Les trois conditions de travail précitées, soit salaire, régime de retraite et sous-traitance, ont été accordées à l’usine Alcoa de Baie-Comeau. Elles sont supérieures à ce qu’on trouve à la fois dans l’offre patronale antérieure d’ABI et dans l’hypothèse de règlement du ministre Boulet. S’ajoute un retour au travail plus rapide que dans l’offre patronale antérieure, ce qui est susceptible de plaire aux jeunes travailleurs puisque le rappel au travail se fera logiquement par ancienneté», considère M. Bernatchez.

À son avis, les travailleurs devront probablement faire des concessions à l’employeur afin d’introduire le travail continu dans l’usine, ce qui postulerait d’abolir certains quotas.

«En clair, l’employeur doit avoir les pouvoirs d’usage pour gérer son usine. Et il appartient par ailleurs au syndicat de veiller au respect des conditions de travail négociées. A priori, l’offre patronale actuelle tient compte de l’entente de l’usine Alcoa à Baie-Comeau et concède de nouveaux avantages aux lockoutés par rapport à l’offre patronale antérieure», soutient-il.

Par ailleurs, ce dernier rappelle qu’à ce moment-ci, 152 lockoutés ont démissionné d’ABI, auxquels s’ajoutent une douzaine de cadres. «Donc, ABI peut rappeler tout le monde en sachant que sa future force active sera réduite d’environ 15 % par rapport à la main-d’œuvre en place en janvier 2018», affirme l’expert en relations de travail.

Sur le délai de rappel, il faut tenir compte, dit-il, qu’il y aurait 600 cuves à relancer dont 480 doivent être reconstruites en partie, celles-ci ayant été fermées en urgence au déclenchement du lock-out. «Tout dépend de la capacité de l’entreprise de reconstruire ses cuves, à trois cuves par jour régulier, excluant les week-ends, cela nécessitera environ 200 jours ou 5 à 6 mois», estime M. Bernatchez.

Au niveau des libérations syndicales, les 8000 heures proposées constituent une bonification légère de l’offre antérieure (7000 heures). Et que pense-t-il de l’abandon de la poursuite de 19 millions de dollars contre le Syndicat des Métallos? «Une telle offre est dans l’ordre des choses. Cela fait partie de la grande majorité sinon la totalité des protocoles de retour au travail», a-t-il conclu.