Après trois mois de lock-out, la direction de l’ABI vient de durcir sa position avec sa poursuite de 19 millions de dollars à l’endroit du syndicat.

«ABI a choisi de durcir sa position»

Bécancour — Selon le spécialiste en relations de travail de l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, l’Aluminerie de Bécancour a choisi de durcir sa position en y allant d’une poursuite de 19 millions de dollars à l’endroit du syndicat.

«L’employeur s’est bien gardé de sortir cette poursuite avant de retirer son offre globale dite finale. C’était donc une carte qu’il conservait pour s’en servir éventuellement selon le déroulement de la négociation», croit-il.

Celui-ci souligne que ce n’est pas la première fois qu’un employeur poursuit un syndicat. «Dans l’histoire des relations de travail au Québec, le cas le plus cité est certainement la poursuite de la Compagnie Noranda contre le Syndicat des Métallos suite à la grève de la Gaspe Copper Mines en 1957. La Cour suprême avait finalement donné raison à l’employeur une dizaine d’années plus tard, pour 2,5 millions de dollars en dommages et intérêts», rapporte-t-il.

Mais selon lui, l’employeur ne saurait se faire payer des dommages pour un ralentissement de production ou un refus de temps supplémentaire. «Comme employeur, il lui appartenait de se servir en temps opportun de ses droits de direction pour faire les correctifs d’usage. Par exemple, suspendre un ou des salariés soi-disant fautifs. Pour réclamer des dommages d’une personne ou un organisme, il faut pouvoir prouver un acte illégal», poursuit M. Bernatchez.

Le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel.

Maintenant, dit-il, si l’employeur parvient à établir que sa surveillance était optimale et des gestes illégaux ont été faits à son insu, la responsabilité des auteurs de ces gestes peut être engagée. En conséquence, la Cour peut alors décréter le paiement de dommages.

«Cela dit, comme les deux parties doivent un jour ou l’autre retravailler ensemble, les tribunaux adoptent généralement une attitude de modération dans le traitement des poursuites de l’employeur contre un syndicat de travailleurs», fait remarquer le professeur.

À son avis, on assiste à un modèle de négociation concessive. «Après trois mois de lock-out, l’employeur montre les dents et compte que le temps va faire son œuvre au plan de la réduction des attentes des travailleurs. Et le syndicat compte aussi que le temps va mettre de la pression sur les épaules de l’employeur et que celui-ci réduira ses exigences. Après tout, les actionnaires d’Alcoa et le gouvernement du Québec perdent de l’argent dans ce qui se passe à l’ABI actuellement, sans compter que les travailleurs en lock-out, faute de revenus, ne paient pas d’impôt sur leur salaire. La question qui se pose est la suivante: en augmentant la pression, qui est capable de tenir le mieux?», soulève celui qui compare le tout à une partie de poker.

Mais du même souffle, il considère que ce qui se passe présentement peut être aidant «à la condition que l’employeur fasse suivre sa démarche judiciaire par une offre raisonnable».

Le spécialiste en relations de travail de l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez.

«À ce stade-ci, il serait impératif que l’employeur dépose une offre raisonnable dans les meilleurs délais. Autrement, ce conflit de travail risque de s’embourber. À défaut d’une telle offre, le conflit risque de s’engager sur une voie sans retour, ce dont je ne crois toujours pas. Encore une fois, les forces qui vont vers une reprise des négociations me semblent plus signifiantes que celles qui vont vers le refus total de négocier. Car les parties sont suffisamment intelligentes pour ne pas oublier leur intérêt respectif fondamental, soit une aluminerie en opération», affirme M. Bernatchez.

Le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, ne se dit pas surpris du geste posé par la partie patronale, compte tenu de l’écart qui sépare les parties. «Je ne peux pas m’empêcher de penser que ça reflète le mauvais état des relations entre les parties, d’où la nécessité de créer de nouveaux canaux de communication», précise-t-il.

Sans le rétablissement d’un climat plus serein, «il semble difficile d’envisager la reprise des négociations», estime le représentant caquiste. «Au-delà de la problématique de la convention collective, il y a d’abord nécessité de rétablir la confiance et le respect entre les parties, ce qui est loin d’être le cas présentement», renchérit-il.

Ce dernier continue d’insister pour qu’aucun effort ne soit ménagé pour faire en sorte que ce conflit se règle dans les meilleurs délais possible. «Il y va de l’intérêt de toute une région qu’on trouve une solution à ce conflit et les parties doivent sentir qu’elles ont une réelle responsabilité à cet égard», confie M. Martel.

Pour le ministre responsable du Centre-du-Québec, Laurent Lessard, «c’est autour d’une table avec un médiateur que ça va se régler». «Il y a de moins en moins de conflits au Québec, mais parfois, ils sont longs, ce qui a des impacts économiques. Quand tu ne travailles pas, il n’y a pas d’argent qui rentre. Et en même temps, pour l’employeur, il n’est pas capable de répondre à ses marchés. Alors, les situations de conflit de travail au Québec, ce n’est jamais très profitable pour l’économie. On souhaite que ça se règle le mieux possible», a conclu celui qui n’a toujours pas tranché la question de son avenir politique.