Voir le monde et le recevoir

Les racines de Normand Gagnon pénètrent profondément dans le sol de Fortierville. L’homme n’en a pas moins les horizons larges. C’est que le descendant d’une lignée d’agriculteurs a beaucoup roulé sa bosse et a rencontré pas mal de monde.

Jeune adulte, M. Gagnon se fait marin. Il gagne sa vie sur le fleuve et les Grands Lacs. Il participe notamment au chantier du pont-tunnel Lafontaine reliant Montréal à la Rive-Sud. Il découvre que le contact de l’autre, quel qu’il soit, est une richesse. Blancs, noirs, bruns, nous sommes tous humains, philosophe-t-il.

Il revient ensuite chez lui. Il devient fermier. Il fonde une famille — sa plus grande réussite, soutient-il, fier de son mariage et de ses quatre enfants. Il s’implique à l’UPA, puis en politique municipale. Au sortir de la Révolution tranquille, on veut un peu brasser les idées et rajeunir les façons de faire, relate M. Gagnon. Après un an à agir comme conseiller, c’est lui qui devient maire quand son prédécesseur démissionne. Il siégera pendant six ans.

Puis, c’est l’aventure à nouveau. La Baie-James et Schefferville. Si le Nord est une expérience dont il garde un grand souvenir, c’est le contact avec les autochtones qui le marquera le plus.

Normand Gagnon rappelle que la convention de la Baie-James prévoyait qu’une partie importante des contrats soit octroyée à des entreprises autochtones. C’est pour l’une d’entre elles qu’il travaillera pendant 14 ans. Ses compagnons de travail sont autochtones. Il deviendra leur ami. Des liens qui perdurent encore aujourd’hui, malgré les années qui passent.

S’il s’est intégré à la vie et au rythme des habitants du Nord, Normand Gagnon maintient avoir vécu le processus de façon naturelle, sans jamais vraiment s’en rendre compte.

Au retour de son périple nordique, on cherche à nouveau quelqu’un pour occuper le poste de premier magistrat à Fortierville. On se tourne vers lui. Il fera deux mandats.

Les temps ont changé. La municipalité fait face à de nouveaux défis. Le maire Gagnon, lui non plus, n’est plus le même. Fort de son séjour dans le Nord, il aborde les ministères en faisant valoir son expérience avec les autochtones. Affable, il pique la curiosité des fonctionnaires. On discute avec lui et on veut s’enrichir de ses connaissances. Et c’est la municipalité qui en profite. Les dossiers cheminent rapidement, les portes s’ouvrent et Fortierville boucle plusieurs projets.

Or, la municipalité vit aussi les mêmes problèmes que nombre de ses semblables. Vieillissement de la population et pénurie de main-d’œuvre la touchent durement. L’école se déserte et est menacée. La relève agricole est rarissime. Comme partout, on cherche des solutions.

Un jour, deux dames cognent à la porte de la municipalité. Citoyennes de Fortierville, elles ont conscience des problématiques locales. Elles travaillent en francisation à Québec et pensent que l’immigration pourrait être bénéfique à la municipalité. Elles n’ont pas à pousser sur le maire Gagnon, il adhère immédiatement à l’idée. Le Projet d’accueil et d’intégration solidaire (PAIS) est mis sur pied à Fortierville et à Sainte-Françoise.

On convainc les élus d’appuyer l’initiative. La population est mobilisée. L’idée n’est pas d’accueillir des travailleurs étrangers temporaires, mais bien des familles qui vont s’intégrer au tissu social.

Bientôt, des séjours exploratoires sont organisés. Les familles viennent passer quelques jours. Les Fortiervillois en devenir sont jumelés à des employeurs potentiels. Si le contact est positif, on prépare l’accueil. On aide à trouver un logement. On accompagne dans les démarches administratives. Les bénévoles sont au rendez-vous. À ce jour, ce sont cinq familles qui ont élu domicile à Fortierville. Certaines ont même acheté une maison. Des chiffres significatifs pour le village de 700 habitants.

S’il n’est plus maire, M. Gagnon continue d’agir comme administrateur pour le PAIS. Il profite de sa retraite. Il planifie un voyage pour aller rendre visite à sa fille et ses petits-enfants, qui sont établis dans l’Ouest canadien. Toujours avide de voir du pays. Il trouve que son monde est grand.