L’intervenante au CALACS de Trois-Rivières, Marie-Soleil Desrosiers.
L’intervenante au CALACS de Trois-Rivières, Marie-Soleil Desrosiers.

Violence sexuelle: des victimes prennent la parole

TROIS-RIVIÈRES — La récente vague de dénonciation d’agressions sexuelles ou de violence sexuelle pousse de nombreuses personnes de la région à utiliser les réseaux sociaux pour témoigner de leurs agressions et pour dénoncer leurs agresseurs. Créée il y a quelques jours seulement, la page Instagram Victims Voices TR a déjà publié quelques dizaines de témoignages reçus de femmes de la région.

«Je me suis fait violer. J’avais 12 ans. C’était à mon camping», a écrit sans retenue une jeune femme.

«Deux ans plus tard, je me chicane avec ma mère, car elle dit que j’ai des comportements sexuels inappropriés. Je lui crie que je me suis fait violer. Elle ne m’a jamais crue.»

D’autres femmes affirment qu’elles ont été victimes de gestes ou paroles très dégradants et humiliants à caractères sexuels après avoir refusé les avances d’hommes rencontrés dans des bars du centre-ville. Certains témoignages dénoncent aussi de jeunes hommes qui sont très insistants avec des demandes sexuelles. Tellement insistant que ces femmes ont alors peur d’être violées.

«Avec aucune invitation, aucun signe, tu te jettes sur moi et tu commences à me toucher les seins, les fesses. Je te tassais, mais tu étais tellement insistant. Je te disais d’arrêter, mais t’aimais trop ça pour pouvoir te contrôler», témoigne une autre jeune femme.

«Une main sur mon sein, l’autre qui me tenait parce que je me débattais. […] Jamais tu n’as eu mon consentement.»

Le phénomène de la violence sexuelle sur les campus a aussi été soulevé. «Ça m’a pris vraiment beaucoup de temps pour réaliser que ce que tu m’as fait n’était pas correct et pour réaliser que je n’étais pas en tort. Mais sache que j’y pense trop souvent encore. Moi qui croyais pas qu’il y avait autant d’agressions sur les campus, j’ai compris qu’être à l’université n’empêcherait rien», a écrit une autre femme.

Un autre témoignage rapporte les agissements d’un chauffeur d’autobus de la Régie de transport en commun de la Shawinigan. La femme affirme qu’elle avait «17 ou 18 ans» lorsqu’un soir, alors qu’elle rentrait chez elle et qu’elle était seule dans l’autobus, le chauffeur dans la cinquantaine s’est arrêté pour, a-t-il dit, fumer une cigarette.

«Je me suis alors levée en lui disant que j’allais sortir tout de suite à la place d’attendre parce que j’habitais pas trop loin. Il s’est alors mis derrière moi et s’est mis à me masser les épaules en me demandant pourquoi je partais tout de suite», mentionne-t-elle. «Je suis partie vite et par la suite, j’ai toujours eu un malaise en le revoyant.»

Une prise de parole libératrice

Prendre la parole sur les médias sociaux pour témoigner d’une agression est un geste libérateur pour les victimes, mentionne Marie-Soleil Desrosiers, intervenante au Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) à Trois-Rivières.

Les intervenantes du CALACS accompagnent notamment les victimes de violence sexuelle tout au long du processus judiciaire. Cette démarche de dénonciation via les réseaux sociaux traduit toutefois un manque de confiance flagrant envers ce système pour traiter les cas d’agressions sexuelles.

«Nous ne sommes pas surprises au CALACS. Il y a des failles dans notre système de justice, dans le processus criminel en particulier. C’est un lourd processus qui est long et difficile. Tout le fardeau de la preuve est sur les épaules de la victime», précise Marie-Soleil Desrosiers qui note que le processus judiciaire dans son ensemble peut prendre jusqu’à 5 ans.

«Les réseaux sociaux sont la voie la plus facile pour certaines personnes. Nous ne sommes pas là au CALACS pour dire aux victimes de ne pas dénoncer sur les réseaux sociaux. On fait le constat que le système judiciaire ne répond pas aux attentes de la population.»

Cette prise de parole sur les réseaux sociaux permet aussi aux victimes de montrer qu’elles sont fortes, malgré les blessures qu’elles ont subies. «C’est une reprise de pouvoir. Elles ont alors un sentiment de liberté et un poids important est enlevé de sur leurs épaules», explique Marie-Soleil Desrosiers.

Dans sa pratique, l’intervenante au CALACS remarque que les jeunes adultes et les adolescents n’ont pas eu suffisamment d’éducation à la sexualité qui inclut les notions de consentement, d’intimité et de saine séduction, tant intellectuelle que spirituelle. Combinée à un accès plus que facile à de la pornographie basée sur des rapports de domination, cette lacune en éducation sexuelle entraîne une banalisation de certaines pratiques autrefois jugées plus marginales.

Fortement ancrés dans notre société, certains préjugés envers les victimes d’agressions sexuelles sont encore très présents, précise Marie-Soleil Desrosiers. «Il y a pas longtemps, on les responsabilisait parce qu’elles avaient pris un verre ou elles avaient une jupe trop courte ou elles n’avaient pas d’affaires à se promener dans le parc à 2h dans la nuit. Et malheureusement, les propres victimes vont développer ces jugements par rapport à leur vécu», explique l’intervenante au CALACS.

«Ça va les empêcher de porter plainte, car elles sont confuses par rapport à leur propre consentement. Elles se responsabilisent en disant que c’est de leur faute, car elles n’auraient pas dû accepter de prendre un verre ou de souper avec lui.»