Violence conjugale: «Il m’a dit que je ne pouvais plus partir»

TROIS-RIVIÈRES — «Que je reste ou que je parte, de toute façon, j’allais mourir. Aussi bien prendre une chance!»

C’est en ces termes qu’une professionnelle de la santé de la région, prise au piège d’une relation marquée par la violence et la domination, a raconté comment elle avait trouvé le courage de dénoncer son conjoint des 12 dernières années.

Cet homme de 65 ans, originaire de Montréal, dont on doit taire l’identité pour protéger celle de la présumée victime, subit présentement son procès au palais de justice de Trois-Rivières pour des voies de fait, voies de fait causant des lésions, voies de fait armées, agressions sexuelles, séquestration, harcèlement criminel et menaces. Il est défendu par Me Emmanuel Ayotte et Me Matthieu Poliquin de l’aide juridique.

Avec solidité, malgré la lourdeur de son propos, la plaignante a raconté pendant toute la journée l’enfer qu’elle a vécu auprès de cet homme. Elle l’a rencontré en 2005 via un ami commun. Elle avait alors 17 ans, vivait dans une famille d’accueil et consommait beaucoup de stupéfiants. Il était de 33 ans son aîné, il prenait soin d’elle sans la juger, cherchait à l’aider «parce qu’elle était tout croche» (pour reprendre son expression) et acceptait de l’héberger. Ils sont devenus des bons amis.

Or, cette relation purement amicale a pris un tournant dramatique lors d’une dispute en 2005. Parce qu’elle avait osé le traiter de con, il l’aurait alors frappée au visage, l’aurait menacée avec un couteau, forcée à prendre sa douche nue devant lui pour ensuite l’agresser sexuellement. À partir de ce jour, elle aurait vécu sous son joug par crainte qu’il ne la tue, elle et les membres de sa famille.

«Il m’a dit que je ne pouvais plus partir car j’allais mourir. Je le croyais car je sais qu’il a déjà tué quelqu’un dans le passé en lui tirant une balle dans la tête. Je me suis dit que s’il avait été capable de faire ça, il pouvait me poignarder. Je l’ai écouté et j’ai fait ce qu’il m’a dit», a-t-elle indiqué.

Il l’aurait ensuite séquestrée pendant trois jours dans son appartement. Elle a avoué n’avoir même pas essayé de se sauver après qu’il ait pointé le couteau sur sa gorge tant elle a eu peur. Résignée, elle ajoutera plus tard au cours de son témoignage: «Son couteau, je ne l’ai pas toujours eu dans la face mais je l’ai toujours eu dans la tête».

L’emprise psychologique a été telle qu’elle a été incapable de le quitter pendant les 12 années suivantes. Interrogée par la procureure de la Couronne, Me Marie-Ève Paquet, sur la nature de ses sentiments, elle a avoué avoir développé une forme d’affection pour lui, voire de la pitié, mais jamais de l’amour.

Il aurait pris le contrôle de ses avoirs financiers et l’aurait isolée de ses proches. Les sorties entre amies lui étaient interdites et elle devait même lui prouver à l’occasion sa présence au travail.

Non sans verser quelques sanglots, elle a donné plusieurs exemples de la violence psychologique dont elle aurait été victime. Elle a aussi raconté avec beaucoup de détails les nombreux excès de colère du prévenu, les menaces qu’il aurait proférées et les gestes de violence physique à son endroit.

Il l’aurait giflée, poussée et lui aurait lancé des cendriers et des tasses. Il aurait pris sa tête pour la cogner sur le sol à trois ou quatre reprises. Du coup, elle a raconté que certains coups et claques lui avaient causé des hématomes au visage, impossibles à cacher. Le problème était d’autant plus particulier qu’elle travaille dans le milieu de la santé. La plaignante a dit avoir réussi à inventer des raisons au début pour cacher à ses collègues la violence conjugale dont elle était victime mais avec le temps, elle ne savait plus quoi dire.

Elle a même dû se rendre à l’urgence après que le suspect lui ait infligé une sérieuse lésion au visage avec un couteau. Après cet épisode, pour éviter de laisser des traces, il aurait plutôt cherché à l’étrangler. En racontant l’un de ces événements, où il lui a pincé fortement la trachée, elle a été incapable de retenir ses larmes. Toujours selon elle, il aurait arrêté juste avant qu’elle ne perde connaissance. Il lui a fallu quatre à cinq jours avant qu’elle ne soit capable de manger correctement. Et finalement, au cours d’une autre dispute où il l’aurait frappée et violée, elle en a eu assez. Convaincue qu’elle allait mourir de toute façon, elle a élaboré une stratégie pour pouvoir le quitter. Une plainte a ensuite été portée aux policiers en 2017 et l’individu a été arrêté. Son procès va se poursuivre toute la semaine.