«Dire que l’éclairage extérieur est comparable au travail de nuit, ça étire pas mal la plausibilité et la logique», commente Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique et chargé de faire une veille sur ce qui se publie sur cette question.
«Dire que l’éclairage extérieur est comparable au travail de nuit, ça étire pas mal la plausibilité et la logique», commente Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique et chargé de faire une veille sur ce qui se publie sur cette question.

Vérification faite: les lampadaires DEL causent-ils le cancer? 

L'affirmation: «D’après un article paru récemment dans Le Devoir, l’utilisation de lampadaires DEL causerait d’importants problèmes de santé. Je comprends que la lumière bleue puisse nuire au sommeil. Par contre, le texte affirme aussi : “Les personnes exposées à la lumière bleue des lampadaires devant leur demeure avaient 1,5 fois plus de risques de souffrir d’un cancer du sein et 2 fois plus de risques d’être atteintes d’un cancer de la prostate, ont constaté les chercheurs”. Cela m’apparaît exagéré et je vois mal comment un lampadaire pourrait augmenter le risque de cancer. Alors est-ce vrai?» demande Jacques Benoit.

Les faits

Le texte du Devoir portait sur l’opposition d’un groupe militant à l’installation de lampadaires DEL puissants à Montréal. Le quotidien montréalais avançait effectivement les chiffres de 1,5 fois et 2 fois plus de risques pour les cancers du sein et de la prostate, mais il faut dire qu’il s’appuyait sur une étude espagnole parue en 2018 dans la revue savante Environmental Health Perspectives [EPH], qui concluait bel et bien à des risques 1,47 et 2,05 fois plus élevés.

Cependant, il s’agissait de la seule étude citée par l’article. La question est donc : est-ce qu’elle reflète bien l’état des connaissances et l’avis d’une majorité de scientifiques? Voyons voir...

On ne peut certainement pas dire que le lien lampadaires-cancer ne repose sur rien, puisque d’autres travaux ont obtenu des résultats très comparables. Par exemple, une étude américaine parue en 2017, elle aussi dans EHP [bit.ly/2SIgDCM], a suivi près de 110 000 infirmières de 1989 à 2013, et a elle également constaté que l’éclairage extérieur est associé au cancer du sein (mais uniquement chez les femmes préménopausées et chez les fumeuses actuelles et anciennes). Une autre, publiée en 2016 [bit.ly/2SWf1UZ], a comparé des données d’éclairage nocturne et de cancer à l’échelle mondiale, ce qui l’a amenée à conclure elle aussi à un lien avec certains types de cancer (poumon, sein, prostate et colorectal).

En outre, il existe d’autres travaux qui montrent que le mécanisme que l’on soupçonne de faire le «pont» entre l’éclairage de nuit et le cancer est tout à fait plausible. C’est en perturbant les «cycles circadiens» (soit l’alternance éveil-sommeil) et en dérangeant ainsi certaines hormones que l’éclairage de nuit, craint-on, pourrait déboucher sur des tumeurs. Or en 2007, le Centre international de recherche sur le cancer a classé le «travail de nuit impliquant une perturbation circadienne» comme un «cancérigène probable». Et plusieurs études suggèrent qu’un fort éclairage nocturne extérieur nuit au sommeil et que la lumière bleue en particulier (qui est plus présente dans les lampadaires DEL) dérange la production de mélatonine, qui est l’hormone du sommeil.

Le lien évoqué entre le cancer et l’éclairage de rue n’est donc pas farfelu. Le hic, c’est qu’entre «pas farfelu» et «rallie une majorité de scientifiques», il y a une marge dont l’article du Devoir ne parle pas. Il n’y a pas de consensus autour de cette question : certains chercheurs se laissent convaincre par les données existantes, d’autres non, pour diverses raisons.

«On peut dire qu’il y a “quelque chose là”, mais encore faut-il connaître la force de ce “quelque chose”, commente Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique et chargé de faire une veille sur ce qui se publie sur cette question. Que la perturbation des cycles circadiens cause le cancer, c’est très plausible. Mais dire que l’éclairage extérieur est comparable au travail de nuit, ça étire pas mal la plausibilité et la logique.»

Ainsi, la plupart des études qui suggèrent ce lien sont des travaux dont le design ne permet pas de «démêler» l’effet d’une foule de facteurs différents. Par exemple, plusieurs de ces études, dont celle citée par Le Devoir, ont mesuré l’éclairage nocturne grâce à des images satellites. Cela donne une très bonne idée de la luminosité dans un quartier, mais d’un quartier à l’autre, il y a bien d’autres choses que la lumière qui peuvent changer. Les centres-villes sont généralement plus éclairés la nuit que les banlieues, mais ce sont aussi des endroits en moyenne plus bruyants la nuit, ce qui peut tout autant déranger le sommeil. Il peut aussi y avoir des différences socio-économiques entre les quartiers qui vont brouiller les résultats. Les études existantes ne peuvent pas distinguer (ou alors imparfaitement) l’effet de ces facteurs pour isoler celui de l’éclairage de rue.

En outre, ajoute M. Gauthier, c’est la lumière à l’intérieur qui a une incidence sur le sommeil. Or des études ont montré que le niveau de lumière dans les maisons pendant la nuit n’est pratiquement pas influencé par les lampadaires. C’est, entre autres choses, ce qui avait amené la Santé publique de Mont­réal à conclure, en 2016, à l’absence de danger des lampadaires DEL même s’ils émettent plus de lumière bleue. Son rapport notait que «l’exposition à la lumière bleue émise par les luminaires de rue DEL à 4000°K est bien inférieure (au moins trois fois moindre) à l’exposition des résidents à la lumière bleue émise par les lampes intérieures — incandescentes, fluocompactes, halogènes, DEL — qu’on retrouve actuellement dans les habitations».

Il y a d’autres organisations de santé publique dans le monde, comme à Toronto, qui ont conclu qu’il valait mieux, malgré tout, s’abstenir d’installer des DEL puissants à 4000°K. Mais tout cela indique que nous sommes devant un débat scientifique, pas devant une question qui est réglée.

Verdict

Pas clair. Il existe bel et bien des études qui suggèrent un lien entre certains cancers et éclairage nocturne, plus particulièrement les lampadaires au DEL, qui émettent plus de lumière bleue qui dérange le sommeil. Mais ces données ont des lacunes importantes qui font douter un certain nombre de scientifiques. En outre, il y a aussi des études dont les résultats contredisent (au moins en partie) le lien cancer-lampadaires.

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