Le EM KEA a fait une pointe de vitesse dans le lac Saint-Pierre malgré les inondations et la présence d'un pilote du Saint-Laurent à bord.

Vagues destructrices à Yamachiche: le bateau allait trop vite

Sans tambour ni trompette, le rapport très attendu sur l'incident qui a projeté des vagues d'environ deux mètres de haut sur des maisons à Yamachiche, en avril, est sorti le 17 juillet dernier, mais seulement en version condensée, afin de préserver certains détails jugés confidentiels.
Cette image montre une partie du secteur résidentiel endommagé par les vagues.
L'enquête conclut que le bateau à l'origine des dommages «contrevenait à l'avis à la navigation en vigueur» de la Garde Côtière canadienne qui demandait alors aux navires marchands d'adopter «une vitesse sécuritaire» à cause du très haut niveau du fleuve.
On se rappellera qu'à cette date, plusieurs municipalités du Québec, dont Yamachiche, étaient en effet aux prises avec d'importantes inondations.
Un résumé du rapport de Transports Canada a été déposé il y a deux semaines sur son site web. Le ministre Marc Garneau a également commenté le dossier en indiquant que le navire porte-conteneur en question, le EM KEA, battant pavillon du Liberia, «a circulé à une vitesse excessive».
Pourtant, l'enquête confirme qu'il y avait bel et bien un pilote breveté membre de la Corporation des pilotes du Saint-Laurent Central à bord du navire au moment des événements survenus vers 4 h du matin.
Toujours selon le ministre Garneau, «aucune situation critique ne nécessitait que le navire circule à une telle vitesse sur le lac Saint-Pierre».
La Corporation des pilotes du Saint-Laurent Central a elle aussi émis un communiqué, sur son site web, au même moment et ne fait en aucun cas allusion aux raisons pouvant expliquer pourquoi le navire de transport a navigué à aussi grande vitesse malgré la présence d'un pilote du Saint-Laurent dont la mission, écrit-elle, est «d'assurer la sécurité du fleuve et des citoyens riverains».
Le navire est en effet entré dans le lac Saint-Pierre à une vitesse de 13,8 noeuds. «Il aurait par la suite augmenté constamment pour atteindre 17,6 noeuds, en face d'Yamachiche et jusqu'à 18,6 noeuds un peu plus loin», indique le résumé du rapport.
«L'EM KEA aurait par la suite réduit sa vitesse à la sortie du lac Saint-Pierre. Les moteurs fonctionnaient à plein régime», ajoute le document qui ne précise toutefois pas comment il se fait que le pilote du Saint-Laurent ne soit pas intervenu.
C'est l'Administration de pilotage des Laurentides qui a pris part à cette enquête. Le directeur exécutif, sécurité et efficacité maritimes, le capitaine Alain Richard, indique que «dans notre enquête, on en est venu à une conclusion que différents facteurs ont fait que le pilote avait sous-estimé, probablement, l'effet que le navire allait avoir sur la vague étant donné les niveaux d'eau».
Pour des questions de confidentialité, le capitaine Richard n'a pu en dire plus sinon que des mesures disciplinaires ont été prises contre le pilote.
Le capitaine ajoute que le pilote «s'est fait prendre» par des circonstances exceptionnelles et n'aurait jamais pensé que le navire aurait pu causer une si grosse vague, explique-t-il.
La consigne de la Garde côtière demandant aux pilotes d'adopter une «vitesse sécuritaire» était sujette à interprétation, ajoute-t-il.
Toutefois, les relevés de vitesse de tous les navires commerciaux qui ont transité sur le lac Saint-Pierre dans les 48 heures entourant l'événement indiquent que ceux-ci n'ont pas dépassé les 14,4 noeuds, sauf l'EM KEA, précise le résumé du rapport.
Le président de la Corporation des pilotes du Saint-Laurent Centre, le capitaine Alain Arseneault, indique dans son communiqué de presse que «des directives appropriées sont en place pour de telles conditions et que les pilotes de la Corporation reconnaissent l'importance d'appliquer de telles directives».
Jean-François Blais (à gauche) au moment de la visite du premier ministre Philippe Couillard et de la ministre Julie Boulet sur les lieux du sinistre, le 11 mai dernier.
Le CPSLC plaide néanmoins, dans son communiqué que «l'incident d'Yamachiche s'est produit dans des circonstances uniques et exceptionnelles.» Le capitaine Arseneault, avait même déclaré dans une entrevue au Nouvelliste, peu après les événements, que parmi les facteurs à l'étude pouvant avoir causé le sinistre, il y aurait «une combinaison de facteurs hydrologiques et météorologiques». Or, le rapport final d'enquête soutient que «les conditions météorologiques au moment de l'incident ne semblent pas être en cause».
«Le rapport prouve ce que je dis depuis le début», indique une des victimes de cet incident, le directeur artistique Jean-François Blais, qui avait organisé le spectacle-bénéfice Inondé d'amour au profit des sinistrés. L'événement, rappelons-le, avait permis d'amasser 87 700 $ auxquels près de 10 000 $ ont été ajoutés par le gouvernement du Québec, soit la TVQ prélevée sur la vente des billets.
M. Blais est mécontent de voir que les résultats de l'enquête soient passés ainsi sous le radar alors qu'ils sont publics depuis la mi-juillet et qu'ils étaient fort attendus des victimes.
Le sinistré croit qu'il «faut responsabiliser les pilotes».
«Il faut qu'il y ait des sanctions. Il faut qu'il y ait un responsable. Moi, si je fais un excès de vitesse et que je mets la sécurité des gens en danger, j'ai une responsabilité. Je peux être poursuivi», fait-il valoir.
Ce dernier plaide notamment en faveur d'une «réglementation plus serrée». À ce chapitre, le ministre Garneau précise que, «la Loi sur le pilotage fait présentement l'objet d'une révision».
«Cet incident», dit le ministre, «démontre clairement la nécessité d'accroître l'imputabilité et les pénalités en lien avec les actions de la part des pilotes qui exercent leurs activités au nom des organisations de pilotage reconnues. J'ai l'intention d'aborder cette question durant le processus de révision», dit-il.
Pour sa part, le capitaine Richard assure que des mesures seront prises pour éviter que pareil incident se reproduise, notamment en intégrant un module dans la formation des nouveaux pilotes, à ce sujet et en faisant de la sensibilisation et de la formation auprès des pilotes déjà actifs dans son organisation.