Me Nathalie Legault assure que tous les cas issus de cette nouvelle vague de dénonciations qui seront signalés au Directeur des poursuites criminelles et pénales seront pris au sérieux.
Me Nathalie Legault assure que tous les cas issus de cette nouvelle vague de dénonciations qui seront signalés au Directeur des poursuites criminelles et pénales seront pris au sérieux.

Vague de dénonciations: «difficile d’avoir une position définie»

TROIS-RIVIÈRES — Pour amorcer son mois de juillet 2020, le Québec est passé à travers deux semaines pour le moins mouvementées. Ce qui semble être la plus forte vague de dénonciations d’inconduite sexuelle depuis le mouvement #MoiAussi en 2017 a déferlé sur les médias sociaux, heurtant au passage la carrière de plusieurs personnalités publiques. Nombre d’internautes ont réagi à ce mouvement, mais qu’en est-il des professionnels de ce domaine? Très peu d’entre eux ont une opinion tranchée à ce sujet.

«C’est très difficile d’avoir une position définie, que ce soit en faveur ou en défaveur. D’un côté, on demande aux gens de dénoncer depuis des années et, grâce à cette initiative, ils osent enfin. D’un autre, j’ai une réserve quant au risque que court une personne qui dénonce sur les médias sociaux de faire l’objet d’une poursuite pour diffamation ou de subir toute autre conséquence néfaste», croit le directeur du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) de la Mauricie, Dave Lysight.

Ces derniers jours, nombreuses ont été les pages Instagram ou Facebook créées pour offrir une voix aux présumées victimes d’inconduite sexuelle. Pour n’en citer que quelques-unes, on retrouve Victims Voices Montréal, qui a récemment cessé temporairement ses activités, ainsi qu’une panoplie d’autres Victims Voices à travers la province. Trois-Rivières fait d’ailleurs partie des endroits bénéficiant d’une tribune locale.

Aux dires de plusieurs, ces plateformes Web ont accompli un exploit rare, soit d’enrayer la peur des victimes de parler haut et fort.

«La première étape du processus par lequel doivent passer les victimes est la dénonciation. Ce moment où une personne rassemble son courage et dit ce qui lui est arrivé est important. Le simple fait de dénoncer est extrêmement positif, bien qu’il existe de nombreuses façons de le faire», a indiqué la procureure en chef adjointe aux poursuites criminelles et pénales, Me Nathalie Legault.

La présomption d’innocence oubliée

Au Québec, le système judiciaire stipule que toute personne accusée d’un quelconque méfait est considérée innocente jusqu’à preuve du contraire. Or, selon des juristes, cette philosophie est complètement bafouée lorsqu’une personne décide de dénoncer publiquement sur le Web. «Le fait de générer une telle stigmatisation représente ce que l’on qualifie de sentence immédiate. Une fois qu’on a officiellement déclaré une personne coupable, la peine est la même pour tous, c’est-à-dire la perte de réputation ou l’élimination sociale. Cette conséquence, qui semble être la réponse à toutes ces situations, nous préoccupe beaucoup», a indiqué le président de l’Association québécoise des avocats et des avocates de la défense, Me Michel Lebrun.

Il n’y a pas qu’un chien qui s’appelle Fido

Par ailleurs, certaines de ces publications mentionnent clairement le nom de la personne dénoncée. Toutefois, aucune autre information n’est donnée pour identifier plus justement le possible agresseur.

Pour Me Lebrun, «identifier une personne de façon aussi approximative peut être grave, puisque ça entraîne un certain nombre d’erreurs, qui peuvent étiqueter de façon irrémédiable des personnes qui ne sont même pas visées au préalable».

Les gens spécialisés dans la prise en charge des victimes d’actes sexuels indécents s’entendent tous sur une chose. Une présumée victime d’agression sexuelle ne devrait pas se limiter à sa dénonciation sur les médias sociaux, mais prendre le temps de raconter son histoire à des personnes qualifiées pouvant l’épauler.

«Souvent, quand on dénonce sur Internet, ça s’arrête une fois que l’on ferme l’ordinateur. Pour ma part, quand une personne vient me voir pour me parler de son histoire, je lui dis toujours la même chose: ‘‘la plus grande étape, tu l’as franchie. Maintenant, laisse-moi t’accompagner.’’ Ces victimes méritent qu’on les prenne en charge», a fait savoir Me Legault, qui est d’avis que le système judiciaire est encore, malgré les préjugés qui affirment le contraire, le milieu le plus outillé pour aider les personnes qui subissent ces crimes.

Selon le directeur du CAVAC, les traces laissées par ce mouvement lors des prochaines années ne pourront que contribuer à faire diminuer les cas d’inconduite sexuelle en plus d’encourager les gens à dénoncer sans crainte. «J’ose espérer que ça favorisera la mise sur pied de nombreuses mesures visant à éduquer les gens sur les bons comportements à adopter.»

De nombreuses ressources, dont le CAVAC, sont d’ailleurs disponibles dans la région pour les gens qui souhaitent consulter des personnes qualifiées afin de les aider à surmonter une épreuve difficile. Une ligne téléphonique destinée à renseigner les personnes victimes de violence sexuelle qui envisagent de déposer une plainte aux policiers est même disponible au 1 877-547-3727.