Le président de la CSD, Luc Vachon, et le président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, Clément Masse.

Un orage ou une éclaircie à l’ABI?

ANALYSE / Avec un ciel plutôt gris, le temps était incertain jeudi matin sur la ligne de piquetage à l’Aluminerie de Bécancour. Mais la scène était familière alors que depuis près de 18 mois, les annonces d’appuis financiers au Syndicat des Métallos se succèdent.

Cette fois, c’était au tour du président de la Centrale des syndicats démocratiques, Luc Vachon, de venir remettre un chèque de 100 000 dollars. Depuis le début du lock-out, le 11 janvier 2018, plus d’un million de dollars provenant de 500 organisations syndicales ont servi à soutenir le millier de salariés syndiqués de l’ABI.

Sauf que cette remise de don avait un cachet particulier. Elle survenait au lendemain d’un ultimatum patronal qui pousse le Syndicat à soumettre à ses membres dès mardi prochain une offre finale et globale. Car les travailleurs ont jusqu’au 5 juillet pour se prononcer, dans le but d’un redémarrage progressif le 26 juillet. Dans le cas d’un rejet de la proposition, la haute direction de l’entreprise procédera à la fermeture des cuves restantes et, vraisemblablement, pour longtemps.

«Un comportement comme ça dans une rencontre de conciliation, ça traduit clairement tout le comportement que l’employeur a dû avoir depuis le début, c’est-à-dire, de l’intransigeance, vouloir imposer ses positions, refuser de négocier et pas s’occuper de son monde alors qu’il va en avoir besoin le jour un quand ça va rouvrir», a déclaré le président de la CSD.

S’imposant le silence d’ici à l’assemblée générale du 2 juillet, le président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, Clément Masse, était sûrement content de voir son invité du jour dire tout haut ce qu’il pense tout bas...

«Ça va prendre des années à réparer plus de 17 mois de conflit. Or, au lieu de profiter de la journée de conciliation pour commencer à réparer les dommages et traduire en action sa volonté de régler et de réintégrer son monde, l’employeur profite de cette journée-là pour venir en rajouter par-dessus par une offre finale, un ultimatum, et mettre de la pression encore sur le monde, comme s’il n’y en avait déjà pas eu assez depuis 17 mois», lance Luc Vachon.

«C’est avant le retour qu’il faut que tu commences à donner le ton et à réparer, pas par l’imposition d’une offre finale. Ce n’est pas comme ça qu’on répare les dommages. Ce n’est pas la façon qu’on fait les relations de travail au Québec. Nous refusons ce comportement de grandes entreprises qui s’installent au Québec pour profiter de l’économie d’ici et tenter d’imposer leur modèle sur le dos des travailleuses et des travailleurs», a-t-il renchéri avant d’inviter les dizaines de lockoutés présents à «tenir bon».

D’ailleurs, ceux-ci ont scandé avec vigueur le traditionnel so-so-so solidarité! Visiblement, on était davantage choqué par l’attitude de l’employeur que démoralisé. Jusqu’à présent, les lockoutés ont toujours appuyé leur Syndicat dans cette détermination à obtenir un contrat négocié. Reste à voir maintenant si les instances vont vouloir poursuivre le combat dans l’espoir de ramener Alcoa à la table ou s’ils vont se résigner à accepter une convention collective imposée.

Car la pression pour cette seconde option se fait de plus en plus sentir. Déjà, au plan politique, le premier ministre François Legault ne s’est pas gêné pour mettre son poids du côté de la compagnie, décriant plus d’une fois la position syndicale.

En dépit des propos embarrassants de son patron, son ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, tentait tant bien que mal de provoquer un rapprochement avec, entre autres, son hypothèse de règlement. Et même s’il se défend bien de «mettre de la pression indue» sur les salariés, le député de Trois-Rivières les invite tout de même à évaluer le risque d’un refus. Et à cela s’ajoutent les récentes sorties du député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, qui invitait le syndicat à un examen de conscience, et du maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, qui proposait de «chercher à être heureux avant d’avoir raison».

Et comme si cela ne suffisait pas, voilà que l’ancien ministre Raymond Bachand saute dans la mêlée en brandissant le spectre d’une fermeture de l’aluminerie.

«Je souhaite un dénouement positif afin d’éviter que Bécancour ne voie cette importante industrie se mettre en veille pour une longue période, voire même qu’elle disparaisse», écrit-il dans une lettre d’opinion publiée en page 13.

«Il est temps de tendre la main et de panser les plaies. Il faut savoir saisir les opportunités quand elles se présentent et lorsque l’histoire s’écrit. Il y a rarement des solutions parfaites. Les compromis honorables font partie de la condition humaine et honorent ceux et celles qui les acceptent pour prendre en compte l’intérêt collectif de toute une société», ajoute cet ancien grand patron du Fonds de Solidarité de la FTQ.

Selon lui, une opportunité de règlement se pointe à l’horizon, après 17 mois, et «ce scénario doit être considéré avec la plus grande des attentions». «À cette étape et après un aussi long combat, quand un dénouement est possible, il mérite d’être regardé honorablement», soutient celui qui évoque les nombreuses menaces qui planent actuellement au-dessus de la tête du secteur de l’aluminium canadien.

Or, les politiciens, anciens et actuels, ont beau plaider pour un règlement et les sous-traitants peuvent bien souhaiter un retour à la normale chez leur donneur d’ordre, ce sont les travailleurs qui auront le dernier mot. C’est à eux que revient la responsabilité de mesurer la valeur de l’offre et le sérieux de la menace d’une fermeture complète de l’usine.

Si jeudi, le soleil était de la partie dans les heures qui ont suivi la remise de don sur la ligne de piquetage, la journée s’est terminée avec une veille d’orages violents. Et c’est un climat d’instabilité similaire qui va prévaloir d’ici au 2 juillet dans le dossier d’ABI. Car tant que le vote des lockoutés n’aura pas eu lieu, le temps reste incertain.