Djemila Benhabib, candidate péquiste dans Trois-Rivières en 2012.

Un handicap, être «parachuté»?

TROIS-RIVIÈRES — C’est ce dimanche que la candidature de Sonia LeBel pour la CAQ dans Champlain sera confirmée. L’annonce récente de la candidature de l’ancienne procureure de la Commission Charbonneau a ramené une fois de plus sur le tapis le débat sur les candidats «parachutés» dans certains comtés. Alors que les adversaires se délectent d’utiliser ces arguments dans la plupart de leurs attaques, est-ce que le public y voit réellement un enjeu digne de meubler les débats d’une campagne électorale? Entretien avec deux anciens «parachutés».

En 2012, Djemila Benhabib choisit de venir faire campagne à Trois-Rivières pour le Parti québécois. «Parachutée», alors qu’elle habite la région d’Ottawa où elle travaille, Mme Benhabib aura eu le mérite de remplir l’une de ses promesses électorales malgré sa défaite: celle de venir s’installer à Trois-Rivières. C’est d’ailleurs dans le comté où se présente Sonia LeBel qu’elle sera appelée à voter aux prochaines élections. Et malgré les divergences au niveau de l’allégeance politique, Djemila Benhabib accueille très favorablement cette candidature dans son comté.

«C’est une figure importante pour tout ce qui touche à la question de l’intégrité dans la sphère publique, ce qui est encore grandement d’actualité au Québec. Qu’elle puisse participer au débat, je suis franchement très favorable à ça», constate celle qui s’est fait servir par ses adversaires l’argument de la candidate «parachutée» dès ses premiers pas dans la campagne électorale de 2012.

«Dans mon cas, c’était difficile au départ de départager à savoir si c’était de la xénophobie ou si c’était juste que je n’étais pas du comté. Mais j’ai dans ma certitude profonde que le Québec que je connais n’est ni raciste ni xénophobe. Les résultats de la campagne ont aussi démontré que le public n’a pas forcément accordé d’importance au fait que je n’étais pas du coin parce que, concrètement, mon prédécesseur qui était quelqu’un du comté n’avait pas fait mieux que moi. Si ça avait vraiment pesé dans la balance comme argument, j’aurais perdu par beaucoup plus que ça», évoque celle qui avait perdu par 1000 voix de différence.

De son côté, Alexis Deschênes a mis le pied à Trois-Rivières quelques jours avant d’y annoncer sa candidature pour le Parti québécois en 2014. L’ancien journaliste du réseau TVA devenu avocat se souvient avoir été la cible d’attaques de ses adversaires au sujet de son statut de «parachuté». «Oui, j’y ai goûté plus qu’à mon tour», lance celui qui distingue davantage cet argument en région plutôt que dans les grands centres, où nombre de «parachutés» se présentent également dans les divers comtés.

Alexis Deschênes, candidat péquiste dans Trois-Rivières en 2014.

Les attaques, rappelle-t-il, venaient surtout du clan de son adversaire libéral. Or, afin de contrer ce caillou dans le soulier qu’il traînait, le candidat péquiste avait choisi de miser sur sa maîtrise des dossiers de la région, qu’il avait étudiés avec beaucoup de rigueur, assure-t-il.

«Je reconnais une valeur à l’argument qu’on m’a servi. Avec le recul, je crois qu’il est plus facile de mener une campagne lorsqu’on a des liens, des ancrages dans la région. Sans dire qu’il faut être natif de là, au moins y avoir été quelque temps avant le déclenchement de l’élection. Ceci étant dit, je considère que l’argument ne reflétait pas l’ensemble des préoccupations des électeurs. Ils en ont tenu compte, mais leur réflexion a été plus vaste que ça», constate celui qui, après analyse des chiffres, rappelle qu’il a effectué l’un des meilleurs scores de l’histoire du Parti québécois dans Trois-Rivières en comparaison avec les chiffres obtenus par le parti au niveau national pour une même élection.

Jusqu’au dernier jour
L’argument du «parachuté» aura été au cœur des attaques des adversaires d’Alexis Deschênes jusqu’au dernier jour de la campagne, se souvient-il. «À la longue, ça devenait lassant, car une fois que c’est dit, ça devient une perte de temps précieux à l’intérieur d’une campagne où l’on a peu de temps pour débattre des enjeux locaux et présenter les idées du parti. Mais mon adversaire tapait constamment sur le même clou. J’ai trouvé que c’était un manque de hauteur dans le débat, et surtout que ce n’était pas cohérent avec l’attitude des gens de Trois-Rivières, qui s’étaient, eux, montrés ouverts et accueillants envers moi. C’était surprenant surtout venant d’un parti qui se targue constamment d’être ouvert à l’autre», indique celui qui reconnaît par ailleurs que la campagne de 2014 aura été désastreuse pour le Parti québécois.

Pour sa part, Djemila Benhabib constate que l’argument de la «parachutée» a vite été relégué au second rang pour cette candidate qui, à l’exception des chefs des différents partis, a été la candidate la plus médiatisée du Québec à l’élection de 2012. «On attendait que je trébuche, que je lance LA citation controversée, spécialement sur les questions de laïcité ou encore dans le débat sur le crucifix. Mais je crois que j’ai été à la hauteur et que j’ai su faire preuve de réserve. J’ai adoré cette campagne, et les gens de Trois-Rivières qui m’ont accueillie très chaleureusement. Les combats que je mène font écho dans la population et les gens étaient reconnaissants de mes positions et de mes engagements», indique celle qui habite maintenant Trois-Rivières, même si elle voyage un peu partout à travers le monde pour y donner des conférences.

Au final, Djemila Benhabib estime que ce sont les adversaires qui ont peur des candidatures vedettes qui s’en prendront les premiers à leur provenance, mais que la relation de confiance avec l’électorat, elle, peut s’établir tout au long d’une campagne en élevant le débat au-dessus de ça.

Quant à Alexis Deschênes, bien qu’il reconnaisse une certaine valeur à l’argument, il demeure convaincu que le public sera toujours prêt à porter une oreille attentive à une candidature de qualité au parcours impressionnant, peu importe qu’il vienne ou non du comté. «Les électeurs sont plus sages que les adversaires qui tapent toujours sur le même clou», lance-t-il en riant.

Alexis Deschênes ne sera pas candidat aux prochaines élections, mais dit ne pas avoir tiré un trait sur la vie politique. «Je n’ai pas quitté ma famille politique. Mais pour le moment, je comble mon besoin d’implication sociale dans une carrière qui a beaucoup de sens pour moi, et je m’investis davantage auprès de ma famille et de mes trois garçons», indique celui qui est retourné dans sa région natale, à Carleton-sur-Mer en Gaspésie, et qui est avocat pour l’Aide juridique là-bas. Quant à Djemila Benhabib, elle indique avoir définitivement tiré un trait sur la vie politique.