La tuerie de l’Halloween survenue à Québec a ravivé des craintes chez des personnes dont un proche a des problèmes de santé mentale et a déjà été agressif ou violent.
La tuerie de l’Halloween survenue à Québec a ravivé des craintes chez des personnes dont un proche a des problèmes de santé mentale et a déjà été agressif ou violent.

Tuerie de Québec et santé mentale: en fait-on assez pour prévenir d’autres drames?

Matthieu Max-Gessler
Matthieu Max-Gessler
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — La nuit d’horreur qu’a vécue la ville de Québec, le soir de l’Halloween 2020, a choqué la province, mais elle a aussi ravivé des craintes chez des personnes dont un proche a du mal à rester en contact avec la réalité, en raison de la santé mentale, et dont le comportement est régulièrement agressif, voire violent. La sordide agression commise par Carl Girouard, qui aurait tué deux personnes et en aurait blessé cinq autres à l’aide d’un sabre japonais, pousse à se demander: combien de temps avant qu’un nouveau drame se produise? Mais surtout, que faire pour l’éviter?

Julie (nom fictif) est inquiète. Un de ses proches a selon elle d’importants problèmes de santé mentale, qui causent chez lui de la paranoïa. Il est régulièrement agressif et a déjà eu des comportements violents par le passé.

«À la suite d’une dispute, il est déjà sorti de la maison armé d’un couteau. Quand il vivait avec nous, il levait souvent le ton, criait et a déjà défoncé un mur avec sa tête», raconte cette dame, qui préfère garder l’anonymat par crainte de représailles de la part de ce proche.

Julie explique que cet homme vit désormais dans une autre ville du Québec. Cependant, il appelle régulièrement ses proches, dont elle, lorsqu’il a besoin d’argent. Quand on refuse de lui en donner, il devient harcelant et agressif.

«Il peut appeler 50 à 60 fois par jour pour avoir de l’argent. Si ça ne répond pas, il envoie un taxi ou la police. J’ai déjà failli perdre mon emploi parce qu’il avait appelé mon employeur pour lui dire du mal de moi. Tout ça parce qu’il n’y a aucune loi qui permettrait de le forcer à consulter. Et il y a eu une gradation au fil des années qui me pousse à croire qu’un jour, ça va mal finir», déplore-t-elle.

Elle craint effectivement qu’il s’en prenne éventuellement à des membres de sa famille. Or, impossible d’avoir de l’aide, puisqu’il refuse de se faire diagnostiquer. Il serait également très habile pour manipuler les policiers lorsque ceux-ci sont appelés pour intervenir auprès de lui.

«Il a étudié un peu en droit et il connaît bien la loi P-38 (la loi qui permet aux agents de la paix d’intervenir auprès d’une personne dont l’état de santé mentale présente un danger pour elle-même ou pour les autres, NDLR). Il ne franchit jamais la ligne qui permettrait aux policiers d’intervenir contre son gré. Il arrive même à les convaincre que c’est lui la victime, c’est un très bon manipulateur», explique-t-elle.

L’homme n’a donc jamais été conduit à l’hôpital pour y recevoir des soins ou pour amorcer un suivi, malgré les demandes de ses proches aux policiers. Et puisque les policiers ne peuvent intervenir, Julie et sa famille vivent dans la peur constante qu’un jour, un drame comme celui du soir de l’Halloween à Québec se reproduise. Ou que ce qui est arrivé l’été dernier à Drummondville, lorsqu’un homme autiste de 32 ans a tué sa mère, se répète. La victime, Suzanne Desjardins, avait contacté les policiers pour leur demander de le forcer à subir une évaluation psychiatrique, peu avant que l’irréparable ne soit commis. Ceux-ci ne l’avaient pas fait, jugeant que les éléments qui auraient permis une telle intervention en vertu de la loi P-38 n’étaient pas présents.

Le fils de la victime, Jean-Luc Ferland, a été accusé de meurtre au second degré. Il était de retour en cour le 13 novembre et devra subir une évaluation psychiatrique, selon ce qu’a rapporté le journal L’Express. Il devrait retourner devant la cour le 11 décembre, à moins que l’évaluation de son état mental ne soit pas terminée.

P-38: un débat qui tourne en rond

Parmi les pistes de solution qu’évoque Julie, il y a l’éventualité de modifier la loi P-38 pour donner un peu plus de marge de manœuvre aux policiers. Or, selon plusieurs intervenants qu’a contactés Le Nouvelliste, les chances pour que cela arrive sont très minces. «C’est une loi qui touche directement à la Charte des droits et libertés de la personne. Ça relève d’un débat purement politique, au fédéral. C’est un débat qui dure depuis des années: tant des équipes du CIUSSS que des équipes de psychiatres y ont travaillé, mais elles se sont toujours butées à un énorme mur», résume Josée Bourassa, directrice générale de La Lanterne, un organisme communautaire de Trois-Rivières qui offre du soutien aux proches de personnes vivant avec un problème de santé mentale.

Josée Bourassa, directrice générale de la Lanterne

Améliorer les services de première ligne

Si l’on ne peut toucher à la loi P-38, il faudrait au moins améliorer les services de première ligne en santé mentale, selon René Cloutier, directeur général du Réseau Avant de craquer, qui regroupe des organismes comme La Lanterne à travers le Québec.

«Il va falloir assurer l’accès aux services dans la communauté. Il faut investir davantage en santé mentale, surtout dans ces services, pour créer un filet de sécurité. Si la personne refuse d’avoir des soins, ça n’empêche pas d’intervenir auprès de la famille et dans son milieu de vie», estime-t-il.

Encore faudrait-il que les familles aillent chercher l’aide – même si elle pourrait être bonifiée – qui existe déjà. Sur ce plan, M. Cloutier croit qu’il y a encore du travail à faire pour que le réseau de la santé réfère davantage ces familles aux organismes communautaires dont la mission est précisément de leur venir en aide, par le biais d’ateliers, de rencontres individuelles et de groupes de soutien.

René Cloutier, directeur général du Réseau Avant de craquer.

Chercher de l’aide, un tabou

Selon Josée Bourassa, ce problème ne se pose pas vraiment en Mauricie. D’après elle, le CIUSSS et la Sécurité publique de Trois-Rivières réfèrent fréquemment des familles à son organisme. Mais il passe souvent beaucoup de temps avant que celles-ci décident de le contacter.

«Pour certaines familles, ça leur a pris deux ans après la référence avant de monter les marches de notre organisme. Les personnes doivent être prêtes à faire ces démarches», estime-t-elle.

«De venir nous voir, c’est une séquence qui demande du temps. C’est une décision qui doit avoir été mûrie, puisque c’est comme dire: venez nous voir, parce que vous n’êtes pas capable d’aider votre proche», ajoute sa collègue Isabelle Brunelle, directrice générale de l’Association des proches de la personne atteinte de maladie mentale Drummond (APPAM).

Pourtant, les familles ont tout avantage à saisir cette main tendue par le communautaire, souligne Josée Bourassa.

«J’invite toutes les familles touchées à ne pas s’isoler, à ne pas vivre ça seules et à venir rencontrer les intervenants de La Lanterne. Ça va leur permettre de développer leur propre façon d’intervenir auprès de personnes désorganisées. La famille ne doit jamais se placer en contexte de danger et en venant chercher plus d’informations, ces personnes auront les outils pour intervenir de façon adéquate», insiste-t-elle.

Oui à l’aide, mais récurrente

Les sommes qui seront allouées à la santé mentale, tel qu’annoncé quelques jours après la tuerie de Québec par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, sont une bonne nouvelle aux yeux des organismes comme la Lanterne et l’APPAM. Mais malheureusement, puisqu’il s’agit d’une réponse à la pandémie, elles ne sont pas récurrentes, ce qui ne permettra pas aux organismes en santé mentale d’offrir de nouveaux services et de les maintenir pendant plusieurs années.

«Le ministre a dit que cet argent périmait le 31 mars 2021. Mais les effets de la pandémie perdureront au-delà de cette date. Il faudra d’autres actions parce que les problématiques vont demeurer, ça ne se réglera pas en quelques semaines. Des intervenants en prévention du suicide disent déjà qu’il y aura des impacts pendant au moins deux ans», souligne Isabelle Brunelle.

Josée Bourassa déplore pour sa part que lors de son intervention à l’émission Tout le monde en parle, à Radio-Canada, le 8 novembre, le ministre Carmant n’a pas profité de l’occasion pour parler des organismes comme la Lanterne et l’APPAM.

«Il a parlé des millions, il a parlé des équipes d’éclaireurs qui iront sur le terrain, mais il n’a pas cité les associations de membres de l’entourage. Il a parlé des CIUSSS, mais pas de nous. Pourtant, nous faisons aussi partie de l’aide qui existe déjà», mentionne-t-elle.

Enfin, les différents intervenants auxquels Le Nouvelliste a parlé insistent sur un point: ce n’est pas parce qu’une personne est aux prises avec des problèmes de santé mentale qu’elle risque nécessairement de commettre des gestes violents. Isabelle Brunelle fait d’ailleurs remarquer que dans la situation qui s’est produite à Drummondville, le fils de la victime demeurait dans une résidence spécialisée avant que la pandémie ne force sa fermeture. Il n’a donc pas eu d’autre choix que de retourner chez ses parents. Cette situation n’est donc pas nécessairement comparable à celle que décrit Julie, mentionne la directrice générale.