Le médecin et coroner à la retraite, Raynald Gauthier.
Le médecin et coroner à la retraite, Raynald Gauthier.

Tragédie de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet: un événement marquant

Martin Lafrenière
Martin Lafrenière
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — «Quand ça implique des enfants, c’est toujours difficile.»

Il y a des événements marquants à différents niveaux dans une vie. Pour le docteur Raynald Gauthier, l’accident qui a coûté la vie à huit bambins en mars 2000 à Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet en fait malheureusement partie.

Le docteur Gauthier a été impliqué dans cette histoire à titre de coroner. C’est lui qui a mené une enquête afin de fournir une liste de recommandations visant à éviter la répétition d’un tel drame.

Le docteur Gauthier a traité de nombreux dossiers durant sa carrière de coroner qui a duré 21 ans, comme ceux de l’accident d’avion dans une tour de transmission de Notre-Dame-du-Mont-Carmel en 2001 et de l’accident ayant causé la mort en 1994 de quatre policiers participant à une formation sur l’alcool au volant. Il reconnaît que celui de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet est particulier parce qu’il a enquêté sur la mort de huit enfants, mais aussi parce qu’il a effectué une manœuvre toute simple dans des circonstances émouvantes.

«Dans notre travail, il faut qu’on fasse des rapports individuels sur le poids, la grandeur des victimes. Normalement, quand il y a une autopsie, c’est fait à la morgue. Mais il n’y a pas eu d’autopsie pour tout le monde. Dans les cas que les mutilations et les causes du décès étaient évidentes, ce n’était pas opportun de soumettre tout le monde à une autopsie. Mais pour peser les enfants, on n’avait pas de balance pour les plus petits poids. Les enfants ont été déposés dans mes bras. On prenait le poids total sur un pèse-personne standard, moins le poids du coroner, moi, et ça donnait le poids de l’enfant. C’était une première expérience pour moi. Ce n’était pas facile. Je me souviens encore de tout ça. Et j’avais autorisé les mères à voir leur enfant. Je me souviens d’une mère qui avait pris la main d’un enfant de trois ou quatre ans. Elle lui disait: «Maman aimerait tellement te réchauffer». Il y avait un policier baraqué qui était à côté. Il s’est baissé la calotte sur les yeux... C’est des moments qui étaient assez chargés émotivement», raconte le docteur Gauthier, toujours ému par ce souvenir.

L’accident de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet a aussi incité le coroner à faire preuve de délicatesse à l’égard des parents des victimes. Le rapport de son enquête a été dévoilé le 23 novembre 2000. Mais le coroner avait obtenu l’autorisation de discuter du contenu de son rapport avec les parents avant qu’il soit rendu public.

«Je présentais les conclusions de mon rapport, je parlais de quoi les enfants étaient décédés. C’était particulier comme rencontre, on avait passé au toaster! On avait des questions des parents sur les circonstances de l’accident, comment ça avait pu se produire, qui était responsable, s’il y avait des responsabilités. Mais depuis que la loi a été modifiée (il y a une trentaine d’années) voulant que le coroner ne distribue plus de responsabilités, il pointe uniquement les causes», raconte celui qui a pris sa retraite de la médecine et de son poste de coroner en juin 2019.

Satisfait des ajustements

Le rapport du coroner Gauthier faisait état de lacunes et d’ambiguïtés au sujet de la législation sur le transport des enfants. Le Code de la sécurité routière a été modifié à la suite de cet accident. Un véhicule de promenade fabriqué après 1973 ne peut transporter plus de passagers que le nombre de places munies d’une ceinture de sécurité. De plus, un enfant de moins de cinq ans doit être retenu par un dispositif de sécurité approprié.

De nombreux corps policiers, dont la Sûreté du Québec, encouragent leurs agents à suivre une formation portant sur la réglementation et sur l’installation de sièges d’auto pour enfant. Le gouvernement a aussi modifié la réglementation sur la formation des responsables en milieu familial afin d’ajouter un cours sur le transport routier des enfants.

Ces modifications satisfont le coroner à la retraite.

«C’est surtout l’information sur les sièges d’auto. Il y a eu des normes qui se sont développées et ça a été très bon. À l’époque, j’avais interviewé des policiers et ils n’étaient pas au courant des règles. Ils n’avaient aucune idée des règles sur les sortes de sièges adaptés pour les enfants selon l’âge, la dimension physique. J’avais trouvé ça spécial à l’époque. Et j’avais recommandé que les CLSC développent des outils pour informer la population et ça a été fait.»

Le docteur Gauthier est heureux des ajustements apportés assez rapidement par le gouvernement de Lucien Bouchard.

«Ça avait frappé l’imaginaire, un groupe d’enfants décédés dans cet événement. Ça avait été fortement médiatisé. Il y a eu un suivi là-dessus. Ce n’est pas comme dans d’autres recommandations effectuées comme coroner. Quand j’avais recommandé de séparer les voies sud et nord du pont Laviolette, les fonctionnaires au ministère des Transports s’arrachaient les cheveux! Ils l’ont fait, mais ça a pris du temps.»

Un autre accident

Depuis les 20 dernières années, un seul autre accident de la route a été aussi mortel que celui de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet. Durant la nuit du 29 décembre 2001, huit personnes perdaient la vie à Dégelis, près des limites du Nouveau-Brunswick. Deux véhicules qui circulaient sur la route 185 sont entrés en collision. Trois personnes prenaient place dans un véhicule, alors que l’autre avait cinq occupants.

Cette photo prise le 16 mars 2000 montre que la fourgonnette a quitté la route après l’impact.

16 mars 2000

• Dix enfants âgés de 2 à 5 ans sont à bord d’une minifourgonnette conduite par Jeanne Auger, directrice d’un service de garde en milieu familial dans le secteur Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet, à Nicolet. Tout le monde est en route pour participer à une sortie à la cabane à sucre.
Mme Auger fait monter les
10 enfants dans la minifourgonnette, car un parent accompagnateur qui devait emmener quelques enfants se désiste à la dernière minute. 

• Vers 9 h 15, sur la route du Port, la fourgonnette dérape sur la chaussée glissante et se retrouve en travers de la route avant d’être heurtée de plein fouet par une fourgonnette conduite par Wayne Kroeker. Huit des 10 enfants sont projetés à l’extérieur du véhicule. Les premiers secouristes arrivés sur les lieux sont confrontés à une vision d’horreur.

• Quatre enfants ont perdu la vie immédiatement après l’impact. Un enfant est décédé durant le transport vers l’hôpital. Deux enfants sont morts à l’hôpital le jour même. Jeanne Auger a subi des blessures légères. Son fils, Samuel, a péri dans l’accident.

• L’accident mobilise de nombreux spécialistes de l’hôpital Christ-Roi de Nicolet et du pavillon Saint-Joseph du Centre hospitalier régional de Trois-Rivières. 

• La direction du CHRTR tient une conférence de presse en après-midi afin de faire le point sur la situation. Des médias de partout au Québec sont présents.

• Les responsables des services sociaux du pavillon Saint-Joseph interviennent auprès des parents des victimes.  Les députés provinciaux observent une minute de silence à l’Assemblée nationale.

17 mars 2000

• Des psychologues soutiennent les policiers, les techniciens-ambulanciers et les autres secouristes ayant participé à l’intervention de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet lors de rencontres post-traumatiques.

• Le Complexe de la santé et des services sociaux de Nicolet-Yamaska annonce la mise sur pied de mesures de soutien aux familles éprouvées. Le personnel soignant peut aussi profiter de ces mesures.

• Les députés fédéraux observent une minute de silence à la Chambre des communes à la mémoire des victimes de l’accident.

23 mars

• Un huitième enfant décède des suites de ses blessures.

24 mars 2000

• La Société de l’assurance automobile du Québec annonce que le Code de la sécurité routière sera modifié afin de colmater des brèches concernant les ceintures de sécurité et les sièges d’appoint. 

Les dispositions actuelles du Code permettent aux parents et à d’autres conducteurs de ne pas asseoir des enfants de moins de cinq ans dans des sièges d’appoint s’ils jugent que ces derniers sont assez grands pour être attachés avec une ceinture de sécurité. Le nouvel article du Code indique que «tout enfant de moins de cinq ans occupant, dans un véhicule routier autre qu’un taxi ou un véhicule d’urgence, un siège devant être équipé d’une ceinture de sécurité doit être retenu par un autre dispositif de sécurité approprié à son poids et à sa taille, installé et utilisé conformément aux normes établies par règlement.» 

Le Code stipule aussi qu’un conducteur d’un véhicule routier ne peut transporter plus de passagers qu’il n’y a de places disponibles pour les asseoir. Autrement dit, un sixième passager peut monter dans une voiture munie de seulement cinq ceintures et ne pourra donc s’attacher. L’article modifié indique que le conducteur d’un véhicule routier ne peut transporter plus de passagers qu’il n’y a de ceintures. Celles-ci, bien sûr, devront être bouclées.

29 mars 2000

• La Sûreté du Québec rencontre Jeanne Auger. Cette dernière n’est pas en mesure de dire ce qui s’est passé avant la collision, mais affirme que tous les enfants à bord de la fourgonnette étaient attachés.

13 septembre 2000

• Après avoir complété son enquête sur l’accident, la Sûreté du Québec remet tous ses rapports, ses résultats d’analyse et ses expertises à Me Maurice Gabias, procureur de la Couronne. Me Gabias passe les jours suivants à analyser le dossier afin de déterminer si des accusations criminelles seront portées contre Jeanne Auger.

25 septembre 2000

• Me Maurice Gabias confirme que Jeanne Auger ne sera pas poursuivie au niveau criminel concernant l’accident du 16 mars.

16 novembre 2000

• Jeanne Auger réclame du gouvernement un meilleur soutien pour les responsables de CPE. Elle désire un encadrement plus sécuritaire, notamment durant les sorties organisées où la responsabilité de tous les enfants incombe uniquement à la responsable du CPE.

23 novembre 2000

• Le coroner Raynald Gauthier dévoile son rapport d’enquête. Selon le rapport du docteur Gauthier, six des huit enfants ayant péri dans l’accident auraient probablement perdu la vie, qu’ils aient été attachés correctement ou non dans le véhicule, en raison de la force et de l’axe de l’impact. Le docteur Gauthier relevait de nombreuses lacunes et des ambiguïtés dans les particularités de la loi et la diffusion de l’information concernant le transport des enfants et les dispositifs de retenue adéquats. Selon le rapport, des doutes persistent auprès de policiers à savoir si un véhicule peut légalement contenir autant de passagers qu’il y a de places disponibles sur les banquettes, autant de passagers qu’il y a de ceintures de sécurité ou autant de passagers qu’il y a d’espace pour les sièges appropriés lorsqu’il s’agit d’enfants. Le docteur Gauthier ne fait aucun reproche à Jeanne Auger.

mars 2001

• Le gouvernement modifie la réglementation sur la formation des responsables de service de garde en milieu familial afin d’inclure un cours portant sur le transport routier des enfants. Via cette modification, les responsables sont obligés de suivre une formation qui traite de la sécurité des enfants lors de sorties.

Les ambulanciers ont dû travailler dans des conditions humainement difficiles lors de l’intervention à la suite de l’accident de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet.