Violaine Damphousse s’inquiète pour la sécurité de sa mère, qui constate que les règles de sécurité émises dans sa résidence pour personnes âgées ne sont pas rigoureusement suivies.
Violaine Damphousse s’inquiète pour la sécurité de sa mère, qui constate que les règles de sécurité émises dans sa résidence pour personnes âgées ne sont pas rigoureusement suivies.

Têtus, les vieux?

Guy Veillette
Guy Veillette
Le Nouvelliste
Shawinigan — Violaine Damphousse n’aime pas beaucoup ce qu’elle entend de sa mère depuis quelques jours. Semble-t-il que dans son entourage d’une résidence pour personnes âgées de Trois-Rivières, certains retraités prennent le coronavirus un peu à la légère. Une petite grippe qui va passer, avancent-ils en haussant les épaules.

Dans Le Soleil de jeudi, un chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Lévis a lancé un appel aux baby-boomers, les pressant de prendre la crise actuelle au sérieux pour éviter d’embourber le système de santé. À RDI mercredi soir, l’animatrice Anne-Marie Dussault s’est servie de Michel Louvain pour prier les aînés de se soumettre aux recommandations de la direction de la santé publique. Le premier ministre du Québec, François Legault, a relancé le même message jeudi.

«Quand ça a commencé, ma mère trouvait très difficile de voir des gens qui ne respectaient pas les directives», témoigne Mme Damphousse. «Ils ne peuvent pas attacher personne, mais les gens n’ont pas l’air de comprendre.»

La prise de conscience fait son chemin depuis une semaine. À la résidence en question, des heures de repas ont été ajoutées et les résidents doivent respecter une certaine distance.

«Mais il y a encore des gens qui vivent comme d’habitude, qui font leurs sorties. Pour certains, il n’y a pas de problème. C’est un peu déstabilisant», témoigne la dame, qui enseigne au Cégep de Shawinigan.

À la FADOQ - Mauricie, la directrice générale, Manon De Montigny, assure que ses membres reçoivent beaucoup d’information sur les mesures à prendre pour contrer la propagation de la COVID-19. Elle ne croit pas que la proportion d’aînés récalcitrants soit si différente de celle de la population en général.

«Je pense que la courbe est normale», réfléchit-elle. «Certaines personnes comprennent trop rapidement ce qui se passe et s’achètent du papier de toilette en quantité, d’autres comprennent moins vite et tardent à mettre en application les recommandations.»

«La pandémie, les gens ne la voient pas», ajoute Mme De Montigny. «Ce n’est pas une catastrophe naturelle, alors on dirait que c’est moins collé à la réalité. Ça donne un faux sentiment de sécurité. Pour la population, c’est moins effrayant qu’un barrage qui cède!»

Âgisme

Lyson Marcoux, clinicienne et professeure en psychologie du vieillissement à l’Université du Québec à Trois-Rivières, suggère de mettre un frein aux prétentions selon lesquelles les personnes âgées sont déconnectées de la réalité.

«C’est facile de généraliser en disant que les vieux ne font pas attention», commente-t-elle. «Tout d’abord, est-ce qu’il y a plus de personnes âgées qui ne suivent pas la règle... ou est-ce qu’il y a plus de personnes âgées tout court, de sorte qu’on en voit plus?»

Surtout en Mauricie, la courbe de vieillissement de la population ne s’essouffle pas depuis une quinzaine d’années. En fait, une personne sur quatre était âgée de 65 ans et plus dans la région en 2019, selon l’Institut de la statistique du Québec. Dans l’ensemble de la province, cette proportion n’atteignait que 19%.

Même si la loi des probabilités joue contre les aînés, d’autres facteurs doivent être considérés, selon Mme Marcoux.

«C’est plus une question de tempérament que d’âge», croit-elle «Il faut passer le message, c’est important. Pas parce que ce sont des vieux, mais parce qu’il y a des gens qui sont téméraires, peu importe l’âge.»

En psychologie de la santé, Mme Marcoux explique qu’il est démontré que les messages de prévention sont saisis avant tout par ceux qui prennent déjà toutes les précautions nécessaires.

«Si on fait une campagne sur la vitesse dans les zones de 50 km/h, ceux qui roulent déjà à cette vitesse feront encore plus attention», fait-elle remarquer. «Ceux qui roulent à 70 km/h ne se sentiront pas visés par le message.»

«Ce n’est pas en disant à ceux qui défient la règle de rester chez eux que ça va fonctionner», croit-elle. «Il faut aller chercher la fibre émotionnelle, comme quand M. Legault dit que si quelqu’un meurt en raison de votre négligence, vous l’aurez sur la conscience pour le reste de votre vie. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour vos petits-enfants.»

Les réactions des personnes âgées sont scrutées plus attentivement parce qu’il est démontré qu’elles sont plus à risque. Cette observation ne fait que cristalliser leur sentiment de déni, croit la psychologue.

«Ils sont anxieux, de sorte qu’ils cherchent à reproduire leur routine pour se rassurer», avance-t-elle.

Certaines initiatives commencent à germer pour distraire un peu les personnes âgées et Mme Marcoux considère qu’il s’agit de la voie à privilégier.

«Comment peut-on couper leur isolement pour éviter qu’ils aient envie d’être téméraires?», questionne-t-elle. «Si j’appelle mon père à tous les jours, peut-être aura-t-il moins envie de sortir pour prendre son petit café. Comment peut-on mettre des choses en place qui brisent leur isolement, mais d’une autre façon? Comment peut-on socialement les aider à être moins délinquants?»

«Plutôt que de leur imposer des contraintes qui les isolent, innovons dans les moyens de garder le contact», suggère la psychologue.