Claire Banville

Accueillir le monde entier

Quand elle s’installe à Trois-Rivières, Claire Banville en connaît déjà un bout sur le monde. La Latuquoise d’origine est née de parents immigrants. La famille est italienne — son nom de jeune fille est Villella. Elle fréquente l’école anglaise. Elle se marie, encore jeune. Bientôt, le travail les pousse, elle, son mari et leurs enfants, à aller vivre au Nouveau-Brunswick pendant quelques années.

Les voici donc, finalement, à Trois-Rivières, en 1967. Les Banville y prendront racine. Si la famille s’y plaît, on les a bien avertis de ne pas trop s’approcher du port. Un endroit peu fréquentable et dangereux, prétend-on. Claire Banville en prend bonne note.

Les enfants grandissent. Mme Banville devient veuve. Beaucoup trop jeune. Un jour, à la messe — la religion occupe une place importante dans la vie de cette fille d’immigrants — elle voit une annonce dans le feuillet paroissial. On demande des bénévoles parlant l’anglais pour travailler au foyer des marins. Ce qui l’intrigue est le nom au bas de l’annonce. Jocelyne Robichaud, prêtre.

«Il y a des femmes prêtres? Je ne savais pas ça», s’étonne-t-elle. Quant au foyer des marins, elle tient pour acquis qu’il doit s’agir d’un foyer de personnes âgées. On cherche sûrement quelqu’un pour faire de la lecture ou faire la conversation, pense-t-elle. Elle appelle.

On veut la rencontrer. On lui donne rendez-vous, mais c’est au port de Trois-Rivières. Un peu sur ses gardes, elle s’y rend. Dans son imaginaire, le port demeure un endroit dangereux.

Un homme l’accueille. Il est en jeans et son allure est décontractée. Il lui explique ce qui est attendu des bénévoles — il n’est pas question d’hébergement. La discussion est cordiale et détendue. Elle lui demande son nom... Il s’appelle Jocelyn Robichaud. C’est lui le prêtre! Il n’y a jamais eu de Jocelyne, c’était une erreur. «Je n’étais presque plus capable de parler, quand tu parlais avec un prêtre dans notre temps, t’avais presque la tête entre les deux jambes, c’était comme le Bon Dieu le prêtre», illustre la fervente catholique, déconcertée d’avoir tutoyé l’homme d’Église.

La camaraderie est ainsi établie avec Jocelyn Robichaud, fondateur du Foyer des marins. Elle ne le vouvoiera jamais. Et elle entreprend du même coup ce qui deviendra plus de 20 ans de bénévolat.

Au Foyer des marins de Trois-Rivières, on offre différents services aux marins de passage. Plusieurs ne sont pas préparés aux rigueurs de l’hiver, des vêtements chauds sont ainsi disponibles, explique Mme Banville. Des cartes d’appel ou des cartes SIM sont aussi des articles en demande. Les friandises et le café sont de mise. Un service de navette est également à la disposition des visiteurs pour aller faire des courses en ville. Même si elle conduit encore — de jour seulement, elle aura bientôt 88 ans, précise-t-elle —, Claire Banville préfère maintenant laisser cette tâche à d’autres.

Avec les années, la bénévole assidue aura rencontré des gens de partout. Si elle a croisé des Russes, des Indiens, des Ukrainiens et des Chinois, pour n’en nommer que quelques-uns, Mme Banville avoue avoir un faible pour les Philippins. «Ils sont vraiment gentils et très polis», confie-t-elle.

Les temps ont toutefois changé. Les discussions entre les bénévoles et les marins contribuaient autrefois à briser la solitude de ces derniers. Aujourd’hui, les nouvelles technologies ont virtuellement réduit les distances. La tâche des bénévoles en est devenue une de service, davantage que d’accompagnement, constate Claire Banville.

Si elle a un peu réduit le temps qu’elle consacre au Foyer des marins — elle n’y travaille plus que le mardi soir —, la bénévole n’en est pas moins active.

Claire Banville est plusieurs fois arrière-grand-mère. Elle parle de ses tout-petits un sourire dans la voix. Elle joue au bridge. Elle danse. Elle voyage avec sa fille. Elle s’acclimate à la résidence pour aînés ou elle s’est résignée à aller vivre l’an passé. Une décision qu’elle a prise elle-même. Elle s’y refait une vie sociale. Forte de toutes ses expériences.