L’ex-ministre Jody Wilson-Raybould a témoigné durant près de quatre heures devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne, mercredi, pour exposer «sa vérité».

Témoignage explosif: Wilson-Raybould dit avoir subi de la pression et reçu des menaces voilées

OTTAWA — Son témoignage était attendu, et il a été explosif. L’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould a déclaré mercredi avoir fait l’objet de pressions «constantes et soutenues» — y compris des «menaces voilées» — de la part du bureau du premier ministre, du bureau du Conseil privé et du bureau du ministre des Finances pour éviter un procès à SNC-Lavalin.

«Pendant environ quatre mois entre septembre et décembre 2018, des efforts constants et soutenus ont été déployés par plusieurs personnes au gouvernement pour s’ingérer politiquement [...] dans un effort inapproprié visant à obtenir un accord de poursuite suspendue [APS] avec SNC-Lavalin», a-t-elle lâché dès la première minute de son témoignage.

«Il y a eu environ 10 appels téléphoniques et 10 rencontres spécifiquement sur SNC-Lavalin. [...] Et au cours de ces conversations, des déclarations explicites concernant le dossier SNC-Lavalin, les conséquences potentielles [d’un procès], et des menaces voilées si on n’obtenait pas d’APS pour SNC», a enchaîné Mme Wilson-Raybould.

Le ton était donné. Et au fil de cette longue comparution devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne, qui aura duré près de quatre heures, elle a dit «sa vérité», celle qu’elle se montrait impatiente de livrer depuis que cette affaire a éclaté, il y a maintenant près de trois semaines.

Dans son récit des événements, elle s’est notamment attardée à un échange qu’elle a eu avec le premier ministre le 17 septembre dernier. La rencontre au sommet devait porter sur d’autres enjeux, mais rapidement, Justin Trudeau a soulevé le dossier de la firme d’ingénierie québécoise, a-t-elle relaté.

Il a évoqué les conséquences négatives que pourrait avoir un procès sur l’entreprise, dont les pertes de milliers d’emplois et les impacts sur les fournisseurs, et a expliqué que si SNC-Lavalin n’obtenait pas d’accord de poursuite suspendue (ASP), elle quitterait Montréal, où se trouve son siège social.

«Décontenancée»

Mais c’est lorsque Justin Trudeau s’est aventuré sur un terrain politique que Jody Wilson-Raybould a dit avoir été secouée. Selon elle, il aurait évoqué l’élection provinciale qui s’en venait au Québec, puis le premier ministre lui aurait dit ceci : «Je suis un député québécois», ce qui l’a «décontenancée».

C’est alors que, toujours selon sa version des faits, elle a regardé son patron dans les yeux et lui a demandé : «Êtes-vous en train de vous ingérer politiquement dans mon rôle [de procureure générale]?» — ce à quoi le premier ministre aurait répondu «non, non, non, on veut juste trouver une solution» au problème de SNC-Lavalin.

Celle qui est redevenue simple députée depuis sa démission du cabinet, le 12 février dernier, a affirmé que les pressions sur elle et sur son personnel se sont poursuivies. En octobre, Mathieu Bouchard, conseiller au bureau du premier ministre, a plaidé auprès de sa chef de cabinet que le dossier devait impérativement se régler.

«Si SNC annonce qu’il quitte [le Québec] six mois avant l’élection [fédérale], ce serait mauvais. Nous pouvons avoir les meilleurs politiques au monde, mais nous devons nous faire réélire», a-t-il fait valoir, a raconté l’ancienne ministre.

Ensuite sont intervenus l’ancien secrétaire principal Gerald Butts, qui a démissionné de ses fonctions dans la foulée de cette affaire, et la chef de cabinet Katie Telford — sans doute les deux personnes les plus influentes au bureau de Justin Trudeau. Ils ont convoqué d’urgence Jessica Prince, l’ex-chef de cabinet de Jody Wilson-Raybould, au Château Laurier, le 18 décembre.

«Ils voulaient savoir si j’en étais venue à une solution. Ils ont dit que la situation se corsait», a soutenu Mme Wilson-Raybould. Puis, elle a partagé le contenu d’un texto que sa proche collaboratrice lui a envoyé à l’issue de la rencontre : «Essentiellement, ils veulent une solution, savoir si tu peux revoir la décision de la DPP [directrice des poursuites pénales]».

En guise de conclusion, elle a souhaité que «les Canadiens comprennent très bien que ces événements [son récit des échanges sur SNC-Lavalin] représentaient une ingérence politique» qui n’a pas sa place dans un système de droit. «Je suis une personne qui dit la vérité. C’est qui je suis, et c’est qui je serai toujours», a-t-elle lancé.

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TRUDEAU «EN DÉSACCORD» AVEC LE TÉMOIGNAGE

Le premier ministre Justin Trudeau se dit «en désaccord» avec le témoignage de l’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould. M. Trudeau avoue avoir discuté du dossier de SNC-Lavalin avec son ancienne procureure générale étant donné les 9000 emplois en jeu. Il dit toutefois qu’il revenait à l’ancienne procureure générale du Canada de trancher dans ce dossier. «La décision lui revenait à elle seule. [...] Je continue de maintenir que moi et mon personnel avons agi de manière appropriée et professionnelle», a déclaré M. Trudeau en point de presse à Montréal, mercredi soir. «Je ne suis absolument pas d’accord avec les conclusions de Mme Wilson-Raybould», a affirmé le premier ministre.  

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SCHEER EXIGE LA DÉMISSION DU PM

Le chef conservateur Andrew Scheer réclame la démission de Justin Trudeau. Le premier ministre a perdu «l’autorité morale» de gouverner le pays, a-t-il tranché. Car à son avis, Jody Wilson-Raybould a brossé le portrait d’un premier ministre qui «laisse ses motivations politiques partisanes passer devant son devoir de faire respecter la loi».