Philippe Morin

Taxi: «un retour en arrière de 40 ans»

TROIS-RIVIÈRES — Philippe Morin est programmeur-analyste dans une entreprise du centre-ville de Trois-Rivières. À mobilité réduite, il utilise quotidiennement le taxi. La réforme de cette industrie n’est pas une bonne nouvelle, selon lui, et constitue une véritable épée de Damoclès pour les personnes handicapées.

«Je prends des taxis régulièrement. J’ai besoin de l’assistance du chauffeur pour s’occuper de la marchette essentiellement. Pour autant qu’Uber n’ait pas la bonne idée de mettre une surcharge sur la manipulation de la marchette, je n’aurai pas de problème. Mais je m’inquiète pour les autres usagers qui ont moins de mobilité que moi. S’ils n’ont pas de véhicule adapté, ils sont pris chez eux», s’indigne M. Morin.

Le Regroupement des organismes de personnes handicapées de la Mauricie (ROP Mauricie) partage son avis. «Si je ne peux pas me déplacer sans mon fauteuil, ça me prend un véhicule accessible. S’il n’y en a pas, je reste chez moi», illustre Steve Leblanc, directeur du Regroupement.

«Les personnes vivant avec un handicap seront confinées chez elles durant de longues périodes», craint Josée Houle, directrice d’Handicap Soleil.

En point de presse, le ROP Mauricie a fait part de ses nombreuses préoccupations relativement à la réforme de l’industrie du taxi pilotée par le ministre des Transports, François Bonnardel. Une réforme qui a complètement oublié les personnes handicapées, selon l’organisme.

«La loi actuelle prévoit des règles claires et précises qui permettent d’encadrer entre autres l’offre de taxi accessible, la tarification des services et la formation des chauffeurs. Mais tout ceci est balayé du revers de la main. Dans le projet de loi, le mot adapté est absent, et le terme accessibilité n’est présent que dans deux des 235 articles», déplore M. Leblanc.

Le projet de loi 17 amène l’abolition des permis de propriétaires de taxi, dont les permis restreints alloués pour répondre aux besoins des personnes handicapées. Actuellement, une compagnie de taxi qui compte plus de 20 véhicules est obligée d’avoir minimalement un taxi accessible. Selon le ROP, avec la réforme, «ce règlement devient chose du passé».

En point de presse, le Regroupement des organismes de personnes handicapées de la Mauricie a fait part de ses nombreuses préoccupations relativement à la réforme de l’industrie du taxi. On voit sur la photo, Philippe Morin, un utilisateur de taxi, Steve Leblanc, directeur du ROP, Karine Descôteaux, directrice de l’Association éducative et récréative des aveugles, et Josée Houle, directrice d’Handicap Soleil.

Sans règlement, le nombre de véhicules accessibles risque d’être en chute libre. Adapter un véhicule coûte entre 19 000 et 22 000 $. Des subventions existent, mais elles ne couvrent pas l’ensemble des frais. «Il n’y a pas beaucoup d’avantages à faire adapter son véhicule. Déjà qu’il y a un manque sur le territoire. Sans obligation, l’irritant risque de s’accroître», note M. Leblanc. En effet, l’accessibilité est difficile en ce moment, selon lui. «La fin de semaine, c’est très compliqué. Il y a des personnes qui doivent réserver leur taxi la veille pour être certaines qu’il soit disponible. Si le peu qu’on a, on nous l’enlève, c’est un retour en arrière de 40 ans.»

Notons que l’industrie du taxi effectue plus de 70 % des déplacements que requièrent les personnes handicapées. Selon l’Alliance des regroupements des usagers du transport adapté du Québec, cela représente 5,5 millions de déplacements par année dans la province.

Rappelons que la suppression des permis de taxi ouvre la porte à d’autres joueurs comme Uber, Eva et Lyft. Ceux-ci n’offrent pas de service adapté et rien ne les y oblige, dénonce le ROP Mauricie.

L’abolition des territoires aussi risque de constituer un problème. «Par exemple, est-ce qu’un transporteur de Louiseville serait plus intéressé à s’orienter vers Trois-Rivières à cause de la masse critique? Alors comment allons-nous bien servir notre clientèle dans la MRC de Maskinongé, entre autres?», se questionne le directeur du ROP Mauricie.

De plus, la réglementation actuelle interdit la surcharge tarifaire. Avec la réforme, les personnes handicapées craignent un retour de celle-ci. À cela s’ajoute la tarification dynamique, ce qui permet présentement à Uber d’augmenter le prix de la course selon la demande. M. Morin espère que cette tarification sera balisée pour éviter les abus. Mais il craint l’arrivée de frais discriminatoires. «Malheureusement, l’ouverture à la tarification dynamique permettrait aussi aux intermédiaires en service de taxi d’imposer des extras pour un véhicule adapté ou la manipulation d’un fauteuil roulant ou d’une marchette, par exemple. Il n’y a rien dans la loi qui interdit des comportements comme ceux-là. Donc, on est à la merci de la bonne foi des intermédiaires en service de taxi.»

Le ROP Mauricie s’inquiète également de la disparition de la formation obligatoire de sept heures prévue pour tout chauffeur de taxi relativement au transport des personnes handicapées. «Sept heures, ce n’est pas assez. Mais là, on tombe à zéro. Ce ne sont pas des plantes vertes qu’on manipule, ce sont des personnes qui ont chacune des situations particulières. Même l’équipement qu’elles utilisent, il faut savoir comment le manipuler. C’est très inquiétant», mentionne M. Leblanc.

La vérification des antécédents judiciaires constitue un autre irritant. En effet, le projet de loi prévoit la vérification des infractions criminelles en lien avec la conduite d’un véhicule routier comme l’abus de drogues ou d’alcool. Le ROP croit que le projet de loi devrait aller plus loin. «Les antécédents judiciaires liés aux abus envers les personnes, aux agressions sexuelles, vols et fraudes ne seront pas inclus dans le projet de loi. Considérant que les utilisateurs de taxi adapté sont pour la plupart des personnes vulnérables, nous demandons de revoir le projet de loi», explique Mme Houle.

Le projet de loi 17 est en faveur de l’avènement de nouvelles technologies. Le ROP Mauricie espère toutefois que personne ne sera laissé derrière. «Pour l’ensemble des personnes handicapées visuelles, ce serait important qu’il soit possible de faire des réservations par téléphone parce que ce n’est pas tout le monde qui est familier avec la technologie», fait valoir Karine Descôteaux, directrice de l’Association éducative et récréative des aveugles.