Les professeurs ont mis l’accent sur la remise des notes de la session d’hiver au cours des derniers jours.

Stress et amertume chez les profs

TROIS-RIVIÈRES — «J’essaie de corriger 25 travaux de session. Ça prend environ 4 heures pour chacun. Je n’y arriverai pas. Je vais dépasser les limites. Je ne veux pas faire payer les étudiants. L’Université devra trouver une solution», raconte Raphaël Proulx.

En plus d’être en mode pompier pour rendre ses notes, ce professeur du département des sciences de l’environnement, qui participait aussi à l’organisation d’un colloque où il devait prononcer une allocution, vendredi, voit tout un pan de sa recherche reporté à cause du lock-out de 10 jours des professeurs levé le 16 mai dernier à l’Université du Québec à Trois-Rivières. «Tous les organismes subventionnaires versent les subventions le 1er mai et en mai, tout démarre» au niveau de la recherche, dit-il. Or pas grand-chose ne démarrera cet été ni pour lui ni pour plusieurs de ses collègues.

Les nuits sont courtes depuis la levée du lock-out pour Synda Ben Affana qui a aussi mis en priorité la remise des notes aux étudiants. Cette directrice de programme au département des lettres et communication sociale n’a pu se payer le luxe de dormir plus de 4 heures par nuit, au cours des derniers jours. Échéanciers obligent. Les professeurs avaient en effet jusqu’à la fin de la journée de vendredi pour remettre leurs notes aux étudiants de la session d’hiver.

La directrice de département doit ensuite valider les bordereaux de notes et «j’aurai jusqu’au 28 mai pour vérifier les dossiers des étudiants une fois les notes entrées», dit-elle. «On arrive à peine à respirer. Je ne peux pas me permettre d’avoir un imprévu ou de tomber malade», constate la professeure qui doit aussi déposer pour la première fois un cours d’été en ligne, le tout dans des délais extrêmement concentrés.

Raphaël Proulx s’inquiète notamment pour les 1500 étudiants de maîtrise et de doctorat «qui n’existeraient pas s’il n’y avait pas la recherche» faite par les professeurs. «Le fiasco de ce lock-out-là tombe vraiment sur la recherche», analyse-t-il. «Les chercheurs doivent recruter, doivent faire de la gestion de personnel, produire des rapports, faire de la gestion des finances. C’est vraiment comme une petite entreprise. Un lock-out, c’est fermer autant de petites entreprises», analyse-t-il.

Le professeur Laurent Turcot compare d’ailleurs l’importance de l’UQTR, pour son milieu, à celle qu’avait une usine au 19e siècle, toutes proportions gardées et rappelle que l’UQTR est le deuxième plus gros employeur de la région. Depuis deux semaines, dit-il, «j’ai un manque à gagner de 2000 $», un montant qu’il faut multiplier par 445 professeurs. C’est donc près de 1 million $ en salaire qui n’iront pas dans l’économie locale. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, estime ce professeur du département des sciences humaines, persuadé que les impacts réels du lock-out ne seront mesurés pleinement que dans deux ou trois ans. «La réputation de l’UQTR est entachée», assure-t-il.

Sylvie Ouellet et Corina Borri-Anandon, professeures au département des sciences de l’éducation, racontent qu’une de leurs étudiantes aux cycles supérieurs devra attendre un an avant d’être diplômée à la maîtrise puisque le troisième professeur qui devait l’évaluer n’a pas eu le temps nécessaire pour accomplir cette tâche dans les délais.

Le lock-out n’a donc pas des effets que sur les professeurs. Le directeur du département d’anatomie, Gilles Bronchti, indique que ses étudiantes d’un cours préparatoire d’été en orthophonie doivent rattraper 25 heures de formation qu’elles n’ont pu obtenir durant le lock-out. Le professeur Bronchti indique qu’il est impossible de retrancher des éléments d’apprentissage de ce cours et qu’il ne peut abaisser ses critères. «C’est une session très difficile pour elles», dit-il. «C’est très, très concentré. J’ai pitié pour elles.»

Noémie Cantin, professeure au département d’ergothérapie, une mère de deux jeunes enfants, trouve elle aussi le retour au travail pénible. «Tout est urgent. Le stress vécu est assez incroyable», indique celle qui a peine à concilier travail, sommeil et vie de famille depuis la levée du lock-out. En plus du retard accumulé, il faut aussi préparer les cours d’automne, rappelle-t-elle. Cette professeure trouve l’atmosphère du campus plutôt lourde. «La confiance envers l’administration est brisée», dit-elle.

«Il y a un malaise, car on nous a dit qu’on était inutile et on a usurpé notre rôle», durant le lock-out, fulmine de son côté le professeur Bronchti.

La professeure Cantin sent qu’elle aura du mal à être assise aux côtés des gens de l’administration, lors de la collation des grades, en juin. «Il n’y a pas eu d’effort de réconciliation. Il faut panser ces plaies-là», croit-elle.

La professeure Lyne Cloutier, du département des sciences infirmières, croit même que les professeurs «auront besoin de soutien». Un stress à long terme peut en effet amener son lot «de démotivation, de grande tristesse et de sentiment d’incompétence», voire de «dépression», prévient-elle.

Cette dernière croit aussi qu’il y a eu un impact certain chez les autres employés de l’UQTR qui n’ont pas pu parler publiquement «à cause de leur devoir de réserve lié à la loyauté envers l’employeur», dit-elle. Pour eux aussi «tout presse» à cause des retards accumulés. «Le reste du personnel sent la pression», constate-t-elle.