Anne-Marie Leclerc, professeure en sciences infirmières à l’UQTR.
Anne-Marie Leclerc, professeure en sciences infirmières à l’UQTR.

Soins de santé et premières nations: peur et sentiment d’incompétence

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — La triste histoire de Joyce Echaquan, cette mère autochtone de Manawan victime de remarques insultantes et racistes dans un hôpital, juste avant son décès, n’est pas une première en son genre au Canada. Selon Anne-Marie Leclerc, infirmière clinicienne et professeure au département des Sciences infirmières de l’Université du Québec à Trois-Rivières, il est grand temps qu’il se donne de la formation pour éviter que pareil drame se reproduise. Cette idée est d’ailleurs au cœur de la thèse de doctorat qu’elle est en train de rédiger.

Au fil de ses recherches, Mme Leclerc constate que ce n’est pas juste au Québec que les liens entre les autochtones et le système de santé sont compliqués. En Nouvelle-Zélande, illustre-t-elle, une infirmière de la Nation des Maoris se bat pour briser la relation de pouvoir entre autochtones et Blancs chez les infirmières, illustre-t-elle.

Au Canada, les racines des préjugés envers les personnes des Premières Nations proviennent d’un héritage colonial, dit-elle. Mme Leclerc rappelle l’histoire horrible de Brian Sinclair, un autochtone de 45 ans en fauteuil roulant qui a été trouvé mort 34 heures après être arrivé dans une urgence, à Winnipeg en 2008. Personne ne s’est occupé de lui au triage à cause de stéréotypes négatifs.

Anne-Marie Leclerc ne veut pas se croiser les bras face à ce genre de situations, surtout avec ce qui vient encore de se passer. Sa thèse de doctorat, espère-t-elle, pourra servir de base afin de soutenir à la fois le personnel soignant et les autochtones et créer des liens de confiance entre eux.

Afin de mieux comprendre la réalité et la culture des autochtones ainsi que leurs besoins en matière de santé et de services sociaux, Mme Leclerc s’est penchée tout particulièrement sur la condition de santé et de vie de deux nations de la région Mauricie, les Abénakis d’Odanak et de Wôlinak et les Atikamekws de Wemotaci où elle s’est rendue en personne.

Elle a vite constaté qu’il n’existait pas de répertoire des ressources qui leur sont exclusivement dédiées, dans la région, ce à quoi elle est sur le point de remédier en collaboration avec le Centre d’amitié autochtone de Trois-Rivières. Un bottin sera mis en ligne prochainement.

Anne-Marie Leclerc s’est intéressée à la perception qu’ont les infirmières de leur aptitude à s’occuper de cette clientèle. Elle constate que 90% des infirmières, dans la région, n’ont reçu aucune formation concernant les autochtones. Pourtant, il en faudrait une, croit-elle, «pour comprendre la culture et comment les autochtones voient leur santé. Il y a un malaise, un sentiment d’incompétence.»

Les autochtones représentent souvent «une clientèle qui est plus vulnérable sur plusieurs éléments. Donc, ça demande plus de temps», ajoute-t-elle.

«Le rapport Viens», rappelle-t-elle, indique qu’il existe des barrières culturelles et des préjugés, mais aussi un écart dans la vision de santé. Les autochtones ne se sentent pas compris quand ils consultent. Ce qui découle de tout ça, c’est une sous-utilisation des services. Ayant eu de mauvaises expériences, ils ont peur de se faire juger, dit-elle et «avec les événements de l’actualité, c’est ce qu’on entend aussi.»

Cet objectif peut être difficile à atteindre lorsque la langue devient également une barrière. C’est moins difficile, à ce chapitre, avec les Abénakis, mais chez les aînés du côté des Atikamekws, il y a un enjeu, constate-t-elle.

Beaucoup de membres des Premières Nations accordent de la valeur à ce qu’ils appellent la Roue de médecine. Il s’agit d’un principe selon lequel la santé dépend d’un équilibre entre les aspects mental, spirituel, émotionnel et physique d’une personne. «C’est une représentation holistique de la santé», explique-t-elle. «Par exemple, si le physique va moins bien, ça a un impact sur le mental», illustre-t-elle. Même si la vision holistique de la santé est quelque chose qui s’enseigne en sciences infirmières, ce n’est pas toujours applicable sur le terrain, fait-elle valoir. «Les professionnels de la santé sont débordés. La lourdeur des soins qui existe aujourd’hui fait en sorte qu’il faut être rapide. Il faut aller à l’essentiel», dit-elle.

La vision des autochtones «implique aussi que la famille soit présente», par exemple lorsqu’il y a hospitalisation, ajoute-t-elle, car la famille est une extension de la personne. Or, pour notre système de santé, «ça demande aussi plus de temps», fait-elle valoir, du temps qui manque très souvent.

Pourtant, tous ces éléments pourraient contribuer à créer un lien de confiance. «C’est un élément central», estime-t-elle car en ce moment, beaucoup d’autochtones ont peur d’être victimes de préjugés et d’être traités différemment.

«Un élément important qui va découler de ma thèse, c’est aussi de voir comment on peut améliorer l’accès. Il va falloir travailler à gagner la confiance des autochtones pour les accompagner dans les soins», dit-elle. Le transport vers les centres de services, ajoute-t-elle, compte aussi parmi les enjeux.

Depuis 5 ans, un bond énorme a été franchi en matière de visibilité des autochtones, se réjouit-elle. Elle donne l’exemple de la Clinique Acokan de La Tuque. Un projet du même genre se discute pour Trois-Rivières. «C’est un constat réconfortant. Il y a beaucoup à faire, mais beaucoup de choses qui se font», dit-elle.