Le Trifluvien Jean Paquette a choisi de donner un sens à son confinement en véhiculant les consignes sanitaires à travers des bricolages installés sur son terrain.PHOTO: STÉPHANE LESSARD.

Serein dans sa tête

TROIS-RIVIÈRES — Je pense qu’il y a bien des façons d’affronter l’adversité. J’aime celle de Jean Paquette, un Trifluvien ordinaire mais... pas tant que ça, finalement.

Ses voisins pourraient vous en parler. Eux sont les premiers témoins de la douce folie qui anime cet homme étonnant.

Jean Paquette affronte la même crise sanitaire que nous tous. Ses magasins non essentiels sont aussi fermés que les nôtres, ses anticorps aussi en alerte, son isolement, aussi réel. Ce qui le différencie, c’est sa façon d’aborder la crise: avec sérénité et un large sourire qui lui fend le visage. La vérité vraie, c’est que je ne l’a pas vu mais je le devine.

Le sexagénaire a développé un passe-temps thérapeutique: il remplit son isolement avec le bricolage. Mais attention: le bricolage d’envergure. En fait, il fabrique des œuvres, d’art peut-être, qu’il installe sur son parterre. Sur son banc de neige, pour être plus exact.

C’est éclectique, bédéesque, naïf. Je vous décris. On retrouve une silhouette de dinosaure à la marche qui doit faire près de deux mètres de haut sur laquelle il a écrit: COVIDOSAURE RÔDE! Sur un panneau à côté, la main de E.T. avec la lumière au bout de son index. Il est écrit: COVID-19. E.T. MAISON. Une invitation, soutient l’artiste, à réécouter ce film, comme Le parc jurassique dans le confort aseptisé de notre domicile qu’on nomme également abri antivirus.

L’exposition se poursuit avec une œuvre plus prosaïque sur laquelle on voit des écouvillons vierges qui en côtoient d’autres souillés de ce qu’on devine être un virus. La ressemblance n’est pas confondante, pour être honnête. Le message est brut, direct, presque violent. Il est écrit: ARRÊTEZ LA PROPAGATION. ISOLEZ-VOUS. COVID-19.

Je ne sais pas s’il est sage d’indiquer où il demeure, des fois que ça créerait des attroupements. Si, et seulement si, vous promettez d’y aller en voiture, en groupes de un et que vous vous engagez à garder votre fenêtre de voiture fermée, je vous dirai que c’est sur la rue Belleau, secteur Cap-de-la-Madeleine.

Les psychologues consultés m’indiquent, à partir des symptômes évoqués, que Jean Paquette est un joyeux drille. Ma conversation avec lui le confirme. Mais c’est un drille parfaitement lucide et c’est bien là ce qui donne toute sa valeur à sa candide démarche toute de sérénité.

«Je suis très conscient de la gravité de la situation, affirme-t-il pourtant (au téléphone, évidemment). Très conscient de l’état précaire dans lequel vit la planète puisque c’est toute la Terre qui est touchée. Puis-je y changer quelque chose? Oui. Comment? En restant à la maison ou, si je sors, en le faisant loin des autres.»

Les consignes nous sont désormais familières mais il a une façon nettement plus cocasse de les transmettre que le Dr. Arruda. Plus efficace? Allez savoir... Et pourquoi pas?

«Je suis chanceux de ne pas avoir contracté le virus, je suis chanceux d’être en vie et chanceux de pouvoir encore sortir prendre l’air. Bien sûr, la situation est dure mais si on la dramatise, ce sera seulement pire.»

Si c’était pure étourderie, ce ne serait que sympathique. Mais ce retraité de l’UQTR au curriculum vitae long comme un confinement de prévention de la COVID-19, a vécu ses propres crises vitales qui lui confèrent une perspective qui donne du sens à son initiative.

Il a déjà vu sa vie lui échapper. Deux arrêts cardiaques dont les médecins ne croyaient pas qu’il se remettrait, une opération d’urgence pour un anévrisme aortique. Il connaît la valeur de chaque seconde de santé. Il sait que la vie se célèbre. En riant, si possible. Il sait aussi que le virus qui nous menace actuellement est plus fort que nous et qu’il est parfaitement absurde de le provoquer.

Jean Paquette n’est pas davantage un héros que vous ou moi. Son frère qui travaille au laboratoire de microbiologie du CIUSSS en est probablement un, comme sa fille qui œuvre auprès de personnes âgées vivant des pertes cognitives. Que nous ne soyons pas des héros ne signifie pas que nous n’ayons pas de défis, lui, vous et moi. Se soumettre aux règles de prudence pour éviter la propagation du virus en est un, simple, mais pas moins essentiel.

Et si on peut le faire en riant, en se confectionnant de bons moments dans ce difficile confinement, en se dessinant des arcs-en-ciel dans la tête, ben c’est forcément mieux.

Vous savez pourquoi? Parce que peu importe ce qui arrivera et sans oublier que nous en avons pour des mois à subir les conséquences parfois pénibles de cette crise, nous sommes incroyablement choyés d’être en santé et que le bonheur nous soit accessible. Et ce serait faire un affront intolérable à je ne sais qui de ne pas en profiter pleinement, de ne pas être heureux, en toute lucidité.

Restez chez vous, souriez et fabriquez des covidosaures.