Image tirée de «Prisons sans barreaux»

Vous avez dit «hypersensibilité»?

BLOGUE / Le documentaire «Prisons sans barreaux» sur l'hypersensibilité environnementale et l'électrosensibilité avait déjà obtenu une vaste couverture médiatique la semaine dernière, à peu près exempte de distance critique et de validation scientifique, d'ailleurs. La cerise sur le sundae est arrivée hier, avec une présence à «Tout le monde en parle». Alors, qu'est-ce qu'on fait avec ça?

Est-il vrai que des ondes radio peuvent gâcher la vie des gens qui se disent électrosensibles, au point de les forcer à se retirer à la campagne, comme en montre le film ? D'infimes et imperceptibles doses de diverses substances (toxiques ou non) peuvent-elles provoquer des symptômes comme des migraines violentes ou une dévitalisation complète — voire une sensation de brûlure qui monte en partant du pied après qu'un homme sentant l'après-rasage fut brièvement passé à proximité, comme le mentionne un intervenant du documentaire ?

Prisons sans barreaux affirme que oui, et tente de donner une patine scientifique à ses prétentions en citant quelques «experts». Je ne me prononcerai pas sur le contenu du film, que je n'ai pas vu — et vous verrez très bientôt pourquoi je n'ai aucune envie de le voir. Mais tout de même : quand je regarde la liste des scientifiques cités, je ne peux pas dire qu'elle me semble particulièrement impressionnante ou convaincante. Le médecin montréalais Barry Breger, par exemple, présente dans le film les électrosensibles comme «les canaris dans la mine», mais le fait est qu'il est un farouche partisan des médecines dites «alternatives» et que le Collège des médecins du Québec l'a radié pendant trois ans récemment pour avoir, notamment, prescrit des traitements qui ne sont pas supportés par la science. Même chose du médecin français Dominique Belpomme, lui aussi un personnage très controversé qui fut visé en 2018 par une procédure disciplinaire de l'Ordre des médecins de France pour avoir établi des diagnostics sans valeur scientifique — au sujet de l'électrosensibilité, justement. Le physicien Paul Héroux, de McGill, est quant à lui un des très, très rares scientifiques à croire que les ondes radio ou de cellulaires sont nocives pour la santé, mais il n'a presque rien publié à ce propos depuis 20 ans, si l'on se fie à sa page sur Research Gate.

Cela ne veut pas dire que ces trois personnes n'ont jamais rien fait de bon sur le plan scientifique et/ou sanitaire, ni que Prisons sans barreaux ne cite que des gens sans sérieux, mais cela indique certainement qu'en terme de cautions scientifiques, on peut faire mieux, mettons...

Alors justement, que dit la science de tout cela ? Personne, et je crois qu'il faut insister sur ce point, ne dit que les symptômes des «hypersensibles» sont fictifs. Il y a chez ces personnes-là une souffrance bien réelle. Quand vous en êtes rendu à demander aux gens qui viennent vous visiter de se doucher et de porter des vêtements qui ont passé un an sur la corde à linge afin de les débarrasser de certains produits chimiques, comme le fait la réalisatrice du film, disons que vous commencez votre poursuite du bonheur avec deux prises contre vous. L'idée que l'on puisse atteindre de telles extrémités simplement pour simuler des symptômes me semble parfaitement absurde.

Mais la question est : si réels soient ces malaises, est-ce que ce sont vraiment les ondes électromagnétiques et/ou des concentrations infinitésimales de certains produits chimiques qui les provoquent, ou est-ce que c'est autre chose ?

En ce qui concerne l'électrosensibilité, la cause semble entendue, jugée et classée depuis belle lurette, même si certaines personnes refusent de l'admettre : non, les ondes radio/cellulaires ne sont pas les déclencheurs. D'une part, on ne connaît aucun mécanisme par lequel ces ondes pourraient avoir un effet sur l'organisme autre que le réchauffement. Les ondes électromagnétiques à très haute fréquence que l'on dit «ionisantes» (ultraviolets, rayons X, radiation nucléaire) ont, certes, la faculté d'arracher des électrons ou de briser des particules, ce qui peut provoquer des cancers (quand la molécule endommagée est un brin d'ADN), mais le reste du spectre électromagnétique (lumière visible, infrarouge, microondes et radiofréquences) ne le peut pas — on appelle cela un rayonnement non-ionisant.

En outre, même sans avoir de mécanisme en tête, si les symptômes des électrosensibles étaient vraiment déclenchés par des ondes radio ou wifi, cela devrait être observable et reproductible en laboratoire. Or il semble que les électrosensibles ne sont pas meilleurs que les autres pour deviner s'ils sont exposés à un rayonnement ou non. Cette revue de la littérature scientifique parue en 2005, par exemple, a analysé 31 expériences qui ont exposé des gens à des ondes radio mais sans leur dire quand ils étaient exposés et quand il ne l'étaient pas. Du nombre, 24 n'ont trouvé aucun signe suggérant que les ondes avaient un effet quelconque sur les électrosensibles. Sur les 7 restantes, 2 ont tenté de reproduire leurs résultats positifs, mais sans succès. Trois autres semblent avoir été le résultat d'une méthodologie statistique boiteuse. Et les 2 dernières ont montré des effets contradictoires — l'une a mesuré que le rayonnement améliorait l'humeur des sujets, l'autre a observé une dégradation de l'humeur.

Bref, on n'a ni mécanisme, ni données probantes (c'est plutôt le contraire) pour démontrer un lien entre les symptômes et le rayonnement non-ionisant. Encore une fois, cela n'implique aucunement que lesdits symptômes ne sont pas réels. Juste que le wifi, 5G et tutti quanti ne sont pas en cause, selon toute vraisemblance.

Et l'hypersensibilité aux substances chimiques, elle ? À la rigueur, mais vraiment à l'extrême limite, on peut dire que c'est un cas un peu à part. D'abord, le mécanisme est plus facile à imaginer : tous ne réagissent pas de la même manière aux mêmes niveaux d'exposition chimique. Les uns ont des seuils de réaction plus élevés, les autres réagissent à des doses plus faibles — et les plus sensibles d'entre tous, à des doses beaucoup plus faibles.

Je dis «à l'extrême limite» parce qu'il y a des études comme celle-ci qui ont trouvé que les gens atteints d'hypersensibilité chimique ou environnementale ne sont pas meilleurs que les autres pour deviner quand ils sont exposés à diverses substances, ni qu'ils montrent des signes objectifs de réaction (rythme cardiaque, pression sanguine, etc.). Il y a aussi cette revue de littérature qui a obtenu des résultats assez troublants. Sur 28 études qui tentaient de provoquer des symptômes, une majorité (21) n'avaient pas fait leur test en double aveugle (sans que les participants ni les chercheurs ne sachent quand les sujets étaient exposés) puisque les doses testées étaient plus fortes que le seuil olfactif. Les participants savaient donc quand ils étaient exposés — et possiblement à quoi, s'ils pouvaient reconnaître l'odeur. Pas moins de 19 de ces 21 études ont conclu que l'exposition à des substances étaient en cause. Cependant, 7 autres études mieux faites ont utilisé des concentrations impossibles à percevoir, et 6 d'entre elles se sont avérées négatives.

Pas étonnant, donc, que l'Organisation mondiale de la santé conclut que «des études bien contrôlées et menées en double aveugle ont montré que ces symptômes n'étaient pas corrélés avec l'exposition». Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, c'est le genre de résultats qui me fait ensuite prendre avec un très gros grain de sel tout ce qui circule sur l'hypersensibilité environnementale.

Or d'un autre côté, il y a aussi des travaux comme cet article récent, qui a fait le tour de la question dans le Journal of Occupational and Environmental Medicine, et qui n'a pas conclu de manière aussi catégorique, parlant plutôt de preuves «controversées», et concluant qu'«il est difficile de mesurer la composante psychologique auto-infligée comparé à la composante physiologique, puisque l'exposition à de fortes doses de certaines substances a des effets sur le système nerveux central, imitant ainsi un syndrome psychiatrique». Et des sites généralement sérieux en parlent comme d'un mal aux causes encore «pas claires», mais sans nier que le déclencheur puisse être un produit chimique en très faible concentration.

Bref, même s'il y a encore de gros points d'interrogation sur des choses aussi «de base» que le lien substance-symptômes, il semble que la science ne soit pas aussi arrêtée sur l'hypersensibilité chimique qu'elle ne l'est pour l'électrosensibilité. Il va falloir encore pas mal de résultats supplémentaires avant de conclure que l'hypersensibilité chimique fonctionne comme ce qu'on voit dans Prisons sans barreaux, mais ça reste quand même un histoire à suivre.

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Un petit mot sur les choix d'invités de Tout le monde en parle, pour finir. Je ne peux m'empêcher de faire un lien avec le passage à l'émission, l'an dernier, de Nathalie Prudhomme, cette patiente atteinte d'un cancer qui milite pour un plus grand accès aux injections massives de vitamine C dans le but d'atténuer les effets secondaires de la chimio ou de la radiothérapie. Le courage que cela prend pour défendre une cause publiquement alors qu'on se bat pour sa vie a beau forcer l'admiration, il reste que sur le plan scientifique, l'efficacité des doses massives de vitamine C est très, très loin d'être démontrée — sans parler d'interférences possibles avec les traitements.

Ce segment de TLMEP avait suscité beaucoup d'émois pour rien, en plus d'être la source de faussetés comme l'idée que «ces injections sont disponibles en Ontario, alors pourquoi pas ici». Et j'ai bien peur que l'entrevue sur Prisons sans barreaux n'ait elle aussi pour effet de donner de l'exposition et une crédibilité imméritée à certaines thèses.

Même si je suis un fan fini de Guy A. Lepage depuis les années 80 — je crois être encore capable de citer de mémoire au moins la moitié des deux sketches légendaires de RBO sur Génie en herbe —, il me semble qu'on est en droit de s'attendre à ce qu'une émission comme TLMEP vérifie un peu mieux le fondement scientifique d'une thèse avant d'en inviter les partisans. Non ?

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