Jean-François Cliche

Vers la «fin de la civilisation»?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J'ai été fort surpris de lire récemment un article citant Dominic Champagne qui disait :  «Une des sommités climatiques au monde, John Schellnhuber, nous dit que la différence entre 2 °C et 4 °C de réchauffement, savez-vous c’est quoi? Pis c’est pas une joke! C’est la fin de la civilisation humaine !» Ça me semble un peu gros comme affirmation, non ?», demande Daniel Bouchard, de Québec.

Hans Joachim Schellnhuber, de son vrai nom, est effectivement une (très) grosse pointure de la climatologie : spécialiste de la physique atmosphérique, directeur et fondateur du réputé Institut de recherche de Potsdam sur les effets des changements climatiques, coauteur d’une série de rapports de la Banque mondiale de 2012 sur les effets d’un réchauffement de 4 °C, etc.

Je n’ai toutefois trouvé nulle part de citation de lui annonçant la «fin de la civilisation» si le réchauffement atteint les 4 °C. Les rapports de la Banque mondiale pressent ardemment de tout mettre en œuvre pour ne pas dépasser les 2°C, mais n’utilisent pas ce genre de langage apocalyptique. Ce que j’ai trouvé de plus proche est la préface d’un rapport passablement alarmiste de 2018, What Lies Beneath, rédigé par deux militants qui ne sont pas des scientifiques. M. Schellnhuber y écrit que le document amène une «nouvelle perspective» sur la «crise existentielle» que constituent les changements climatiques, et qu’il peut être intéressant de la considérer même si elle se situe «à la marge» de la communauté scientifique. «C’est particulièrement vrai quand ce qui est en jeu est la survie même de notre civilisation, où les méthodes d’analyse conventionnelles peuvent devenir dépassées», avertit-il. Mais il ne mentionne pas le seuil des 4 °C dans ce texte.

[Erratum, 10 mars 2020 : À la suite de la publication de cette chronique, Dominic Champagne m'a signalé que M. Schellnhuber a bel et bien fait le lien entre la fin de la civilisation humaine et l'écart de 2 à 4°C, lors d'une conférence en 2011. Vérification faite, je dois lui donner raison sur ce point puisque des sources fiables, que je n'avais pas trouvées initialement, le mentionnent. Les sources que j'avais consultées pour la rédaction de cette chronique, plus récentes, ne faisaient pas ce lien explicitement, même si elles traçaient un portrait très sombre de l'avenir, comme je l'ai mentionné. J'ai donc retiré de la présente chronique un paragraphe où je disais que M. Champagne devait avoir mal interprété les propos du célèbre climatologue, et je l'ai remplacé par cet erratum. Je maintiens l'essentiel de mon propos, soit qu'un réchauffement de 4°C amènera des conséquences graves sans aller forcément jusqu'à la fin de la civilisation, mais je présente tout de même mes excuses à M. Champagne pour ce passage erroné.]

Cela dit, cependant, rien de tout cela ne signifie qu’un réchauffement de 4 °C serait bénin : entre «pas la fin de la civilisation» et «pas grave», il y a une sacrée marge. Certains balaient parfois ces projections avec des boutades du genre : «au lieu de faire -20 en janvier, il va faire -16°C», mais c’est beaucoup, beaucoup plus que ça. Pour donner une idée de ce que cela représente, il suffit de mentionner que lorsque la Terre sort d’un âge glaciaire, elle se réchauffe généralement de 4 à 7 °C. Imaginez un peu, un écart de 4 degrés à l’échelle planétaire peut faire la différence entre une calotte glaciaire qui descend sur le Québec et le climat tempéré comme nous avons de nos jours. À cette différence près que cette fois-ci, il n’y a pas de glacier qui recouvre le tiers ou la moitié de l’hémisphère nord : nous sommes déjà sortis de la dernière glaciation, alors le 4°C (si on en arrive là) va s’ajouter au reste. C’est énorme.

Les travaux de M. Schellnhuber, entre bien d’autres, le démontrent amplement. Par exemple, à 2 °C, on s’attend à ce que le niveau des océans monte d’environ 20 cm d’ici 2100, mais à 4 °C, ce serait plutôt 50 à 100 cm «avec plusieurs mètres de plus qui s’ajouteront dans les siècles suivants» à cause de la fonte des glaciers du Groendland et de l’Antarctique, lit-on dans un rapport publié en 2012 par la Banque mondiale. Tout cela implique le déplacement de millions, voire de centaines de millions de personnes.

De même, l’Académie nationale des sciences des États-Unis (NAS) prévoyait en 2011 que pour chaque degré de réchauffement mondial, le maïs devrait perdre 11 % de sa productivité chez l’Oncle Sam [http://bit.ly/39sHfhg]. Pour le soya, la productivité resterait à peu près stable à +2°C, mais chuterait de près de 30 % à + 4 °C.

Ces prévisions, il faut le souligner, ne valent pas pour toute la planète, mais seulement pour le «Corn Belt», soit les états du Mid-West, et elles présument que les cultivars utilisés ne changeront pas ou ne seront pas adaptés. En outre, les conséquences du réchauffement ne seront pas uniformément les mêmes partout : certaines régions deviendraient plus arides, d’autres plus humides, d’autres subiraient plus d’ouragans, etc. Ainsi, d’un point de vue agricole, les changements climatiques n’ont pas été que négatifs jusqu’à maintenant dans le sud du Québec, où la «saison de croissance» (température quotidienne moyenne de 5 °C ou plus pendant au moins 6 jours consécutifs) a allongé de quelques jours à deux semaines depuis 1971, et l’on prévoit d’ici 2050 un rallongement supplémentaire de 10 à 30 jours selon l’intensité qu’aura le réchauffement, lit-on dans un rapport du consortium québécois de recherche en climatologie Ouranos (p. 23 sur 115).

Mais rien ne dit qu’on n’atteindra jamais un seuil où les retombées positives de ce type seront annulées par d’autres conséquences, même dans des régions plus nordiques comme les nôtres. Et à l’échelle globale, tant la NAS que la Banque mondiale et nombre d’autres sources s’attendent à ce que les changements climatiques réduisent la productivité agricole dans l’ensemble,à cause de sécheresses et de canicules plus fréquentes, de ravageurs plus abondants, etc. [http://bit.ly/2vKVZth]. Et plus le réchauffement sera intense, plus sévères seront les conséquences.

Rien de tout cela, je le répète, ne signifie que la «fin de la civilisation» arrivera d’ici la fin du siècle. Ça veut juste dire qu’il ne faut pas sous-estimer non plus ce que représente un réchauffement de 4°C : c’est énorme et, si l’on se rend jusque là, il faudra s’attendre à devoir gérer de graves répercussions.

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