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Vacciner les ados ou pas?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Une lettre ouverte cosignée par cinq «scientifiques québécois» circule depuis quelques jours et crée un certain émoi chez les parents d'adolescents. On y lit que les dangers de la vaccination anti-COVID dépasseraient de beaucoup ses avantages dans ce groupe d'âge, et qu'il faudrait donc en exempter les jeunes du secondaire. Voyons un peu...

La lettre ouverte est disponible ici pour ceux qui veulent la lire, et le Journal de Montréal y a consacré un long et bien alarmant papier vendredi dernier — ce qui explique sans doute les courriels que j'ai reçus à son sujet.

Essentiellement, la lettre part du fait que la COVID-19 est beaucoup moins grave pour les 10-19 ans que pour les aînés et rappelle certains inconvénients et risques des vaccins, ce qui l'amène à conclure qu'il ne vaut pas la peine de vacciner nos ados. Le texte a certainement ses forces (j'y reviens). Mais il y a quand même quelques petites (et grandes) choses qui me chicotent dans tout ça. Commençons par la forme.

D'abord, il aurait peut-être été lééégèrement pertinent que le JdeM donne des infos sur la profession des «cinq scientifiques» qui ont signé la lettre. Cela aurait permis au lecteur de réaliser qu'en réalité, trois d'entre eux n'ont pas grand-chose de scientifique au sens où on l'entend généralement : l'un est anthropologue, un autre est traducteur médical, et une autre est naturopathe (même si elle ne se présente pas comme ça dans la lettre).

Une quatrième auteure est une biologiste nommée Isabelle Picard. Pour la suivre sur Twitter, je peux témoigner qu'elle est de manière générale une personne sérieuse et qui comprend bien les subtilités (statistiques ou autres) des travaux savants. Mais même si elle est une véritable scientifique, il demeure qu'elle est ici pas mal loin de son champ d'expertise, qui est la faune aquatique.

Reste le cinquième auteur, le professeur retraité de pharmacologie de l'Université de Montréal Pierre Biron. Lui est non seulement un authentique scientifique, mais il se trouve aussi clairement dans son champ d'expertise. Voilà donc une vraie bonne source. Or même si je veux bien admettre qu'un sur cinq, c'est quand même mieux que rien, il reste que d'un point de vue journalistique, le texte du JdeM a clairement trompé son public en exagérant (par omission) la crédibilité scientifique des signataires de la lettre.

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Un petit mot de plus sur la forme. Les habitués de la scène médicale québécoise ne seront sans doute pas étonnés de la position du Dr Biron, qui semble avoir une dent contre l'idée de vacciner massivement contre des maladies fréquentes, mais généralement bénignes. C'est une position qui peut se défendre, remarquez bien, puisqu'il est vrai que d'un point de vue individuel, la balance des avantages et inconvénients penchent moins clairement du côté des vaccins dans ces cas-là. (D'un point de vue de santé publique, cependant, ça peut être très différent, mais c'est une autre question.)

Ce n'est pas la première fois non plus que Dr Biron affirme que l'on a créé «un climat de peur alimenté par une campagne politico-médiatique» dans le but de vendre des vaccins. Il l'avait fait en 2010 au sujet de la grippe dite «A(H1N1)» — qui s'est effectivement avérée moins pire que prévu, c'est vrai, mais c'est facile à dire après coup. Il l'a fait aussi pour s'opposer à toute vaccination contre le virus du papillome humaine (VPH).

Je ne dis pas cela pour déprécier l'expertise du Dr Biron qui, s'il est vraiment besoin de le préciser, est supérieure à la mienne par plusieurs ordres de grandeur. Mais tout cela suggère un certain biais au sujet de vaccins comme ceux contre la COVID-19 et quand, comme journaliste, on tente d'évaluer la crédibilité d'une source, c'est le genre de chose dont on doit tenir compte.

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Le fond de la lettre, maintenant. Il est absolument indéniable que la COVID-19 est généralement bénigne, voire très bénigne pour les adolescents, bien qu'un certain nombre d'entre eux puissent néanmoins (même si c'est rare) en faire des formes graves. Nombre d'études l'ont démontré — voir ici et ici, entre bien d'autres. Il est donc vrai, comme l'indiquent les signataires de la lettre ouverte, que la vaccination est en grande partie un acte «altruiste» pour les ados : dans l'ensemble, c'est davantage pour protéger les autres que pour les protéger eux qu'on veut les vacciner.

Cela fait donc déjà grosso modo la moitié de l'argumentaire qui est difficilement contestable. Personnellement (pour ce que ça vaut), c'est justement ce point-là qui me rend plus ou moins «agnostique» en ce qui concerne la vaccination des 10-19 ans.

Sauf que si je ne suis pas complètement «athée» à cet égard, comme le sont Dr Biron et cie, c'est à cause de l'autre partie de leur argumentaire, qui me semble exagérer les risques de la vaccination et en diminuer artificiellement les bénéfices. Ainsi, un de leurs principaux arguments est que «le taux de [manifestations cliniques inhabituelles (MCI)] graves de 4,6 par 100 000 doses d’injections de Pfizer double avec deux doses, atteignant donc 9,2 par 100 000. Il s'agit d'un taux à peine inférieur au risque d’hospitalisation cumulatif (12-15 par 100 000) pour la COVID-19 qui a été documenté depuis 15 mois au Québec dans cette tranche d’âge».

Vu comme ça, ça a effectivement l'air de ne rien donner, ou presque. Mais en fait, le taux d'hospitalisations à cause de la COVID-19 tourne maintenant plus autour de 16 à 19 par 100 000 pour les 10-19 ans (la différence avec la lettre ouverte étant normale puisqu'il s'agit d'un taux cumulatif, qui s'accroît avec le temps), et je ne suis de toute manière pas sûr que ce soit un bon point de comparaison pour les MCI graves. Il s'agit en effet d'un chiffre qui est ramené sur toute la population de cet âge, même si la majorité d'entre eux n'a jamais attrapé le coronavirus. En comptant tous ces ados et pré-ados jamais infectés, on se trouve à produire un taux d'hospitalisation qui sera bas et artificiellement proche des MCI graves.

Il me semble que c'est plutôt au taux d'hospitalisation chez les 10-19 ans qui ont eu la COVID qu'il faut comparer la fréquence des effets indésirables graves des vaccins. À cet égard, des travaux français publiés dans Science estiment à 0,1 % le risque d'hospitalisation à cause de la COVID chez les moins de 20 ans, tandis qu'une équipe anglaise est arrivée dans The Lancet à 0,04 % pour les 10-19 ans. Alors prenons le plus bas, histoire d'être conservateur. Cela correspond quand même à 40 hospitalisations par 100 000 infections à la COVID-19 chez les ados, ce qui est un bon quatre fois plus que le taux de MCI graves.

Cela reste, entendons-nous, un risque d'hospitalisation par infection qui est très faible et qui ne représente qu'environ 1 % des hospitalisations de ce groupe d'âge, ce qui contribue aussi à mon «agnosticisme». Les avantages directs (sans compter la contribution à l'immunité collective) du vaccin sont donc, comme je l'ai dit, assez minces pour ce groupe démographique. Mais de là à dire que les inconvénients l'emportent, il y a une grosse marge — surtout sur la base des chiffres présentés dans la lettre, qui rejette par ailleurs l'avis rassurant du Comité sur l'immunisation du Québec, dont l'expertise dépasse pourtant largement celle des cinq signataires.

En outre, le texte me semble faire un usage rhétorique plutôt douteux des incertitudes autour des vaccins. Ses auteurs évoquent des risques de «séquelles permanentes» qui pourraient éventuellement émerger dans l'avenir, et oui, on peut sans doute imaginer des scénarios de la sorte. Mais l'ennui, c'est que tant qu'à être dans l'imagination, on peut tout aussi bien imaginer qu'on découvrira des séquelles à long terme de la COVID-19 chez les jeunes et qu'il presse donc de les vacciner. Ça doit (en principe) marcher dans les deux sens.

À cet égard, d'ailleurs, Dr Biron et al. ont fait un bon travail pour trouver les études qui appuient leur propos, mais ne disent pratiquement rien des travaux qui vont dans le sens contraire. Ils passent par exemple largement sous silence les travaux sur la COVID longue chez les enfants. De même, ils citent plusieurs études qui suggèrent que les vaccins pourraient conférer une immunité très spécifique, et donc moins efficace contre les variants, mais n'en mentionnent aucune de celles (et il y en a quand même pas mal, voir notamment ici et ici) qui suggèrent que les vaccins conservent une bonne efficacité, bien qu'un peu réduite, contre les variants.

Au final, je pense qu'il est légitime de soulever la question de savoir s'il vaut vraiment la peine de vacciner massivement les adolescents, et cette lettre ouverte n'est pas la seule à le faire — ses auteurs soulignent avec raison que des experts se sont déjà prononcés en ce sens dans la littérature scientifique. On n'a pas le choix d'être d'accord avec eux quand ils plaident que la décision de vacciner son enfant/ado doit être éclairée. Mais le hic est qu'à bien des égards, la lettre ouverte semble considérer implicitement la «non vaccination» comme une sorte d'absence de décision, qui n'aurait donc pas besoin d'être éclairée. Or c'est faux. La décision de ne pas vacciner doit être tout autant éclairée que celle de faire vacciner, mais ce texte-là m'apparaît trop orienté, trop partial pour y aider.

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