Pitou et minou ont-ils une grosse empreinte carbone?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «La responsabilité des gaz à effets de serre est toujours mise sur le dos des individus qui conduisent une auto ou qui mangent de la viande. Mais on ne parle jamais du coût écologique des animaux domestiques. Il y a les déjections, à l’intérieur comme à l’extérieur, la fabrication de leur nourriture sous toutes sortes de formes, le transport, les médicaments, etc. Alors combien ça «coûte», un animal domestique, en termes de gaz à effet de serre ?», demande Louise Saintonge, de Québec.

Question bien difficile que voici, car très peu d’études ont été faites à ce sujet. Pour tout dire, en 2017, deux chercheurs en environnement, Seth Wynes (Université de Lund, en Suède) et Kimberly A. Nicholas (Université de Colombie-Britannique), ont tenté de comparer tous les gestes petits et grands que M. et Mme Tout-le-Monde peuvent faire pour réduire leur empreinte carbone, et ils croyaient initialement que se priver d’un chien ferait partie des gestes ayant le plus d’impact. Mais ils ont dû abandonner cette partie de leur travail car «nous n’avons pu trouver que deux études, avec des résultats contradictoires, sur l’empreinte écologique des chiens», ont-ils écrit dans un article publié récemment dans les Environmental Research Letters.

De ces deux études, qui datent de 2011 et de 2013, l’une a conclu qu’un chien de la taille d’un Labrador implique des émissions d’environ 60 kg de gaz à effet de serre par année — autrement dit, presque rien —, alors que l’autre évaluait l’empreinte carbone du même toutou à... 1,6 tonne ! Pour donner une idée de ce que cela représente, c’est l’équivalent d’un vol trans-Atlantique, et deux fois plus que le CO2 qu’une personne peut «sauver» en devenant végétarien pendant un an. Bref, c’est énorme.

Un peu après la parution de l’article de Wynes et Nicholas, une troisième étude sur le sujet est parue, cette fois dans la revue savante PLoS – One. Son auteur, le géographe de UCLA Gregory S. Okin, y fait un estimé du nombre de calories consommées chaque année par les quelque 163 millions de chats et chiens domestiques vivant aux États-Unis et la part de ces calories qui proviennent de sources animales, de même que la masse totale de leurs déjections. Il estime que cela représente environ 33 % de la consommation humaine de calories animales et 30 % des excréments humains, et comme on connaît les GES associés à chacun, M. Okin déduit que les chiens et chats américains sont responsables d’environ 64 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 13,6 millions de voitures.

Cette étude-là ferait donc pencher la balance du côté de l’hypothèse voulant que les animaux de compagnie ont une grosse empreinte carbone. Cependant, dans ces exercices comptables-là comme dans bien d’autres choses, le diable se cache toujours dans les détails. Ainsi, les calculs de M. Okin partent du principe que si les Américains ne possédaient plus ni chats ni chiens demain matin, alors l’Oncle Sam pourrait réduire sensiblement ses cheptels de bœufs, porc, poulets, etc. Ce qui réduirait bien sûr de beaucoup l’impact environnemental des animaux de compagnie.

Or c’est une prémisse très contestable parce qu’il n’y a tout simplement pas, ou extrêmement peu, d’élevage qui est fait principalement pour fabriquer la nourriture pour animaux. Pratiquement tout le bétail est destiné à la consommation humaine et, c’est avec ce qu’il reste une fois qu’on a enlevé «nos» morceaux que l’on produit les fameuses «croquettes» pour pitou et minou, ainsi que la nourriture en canne. On parle ici, par exemple, de farine d’os, de sang, de pattes, de becs et d’organes, de même que de la «vraie» viande invendue en supermarché et passée date, des graisses de restaurant, de bétail malade ou mourant, etc [https://bit.ly/2FkeFAS].

Bref, même si on faisait disparaître tous les animaux de compagnie, il faudrait maintenir les cheptels aux mêmes niveaux pour répondre à la demande humaine. M. Okin lui-même le reconnaît dans son article, d’ailleurs, mais il maintient tout de même ses conclusions parce que, argue-t-il, la plupart de ces ingrédients pourraient devenir propre à la consommation humaine après transformation. La preuve en est, dit-il, que l’on connaît bien des cas où des gens très pauvres se sont nourris de nourriture pour chats ou chiens. En outre, «la tendance est à la nourriture de luxe qui inclut plus de produits animaux que les Américains considèrent comme comestibles», fait-il valoir.

Il est vrai que ce type de nourriture est plus populaire qu’avant, mais ce sont encore les «croquettes» qui dominent le marché, et de loin : 8,7 milliards $ en 2012 contre 2,3 milliards $ pour la nourriture «humide», d’après des chiffres cités par M. Okin. Et encore, cette dernière n’inclut pas que des parties «comestibles pour l’humain», loin s’en faut. Alors sans dire qu’il n’a aucune valeur, l’argument voulant que la nourriture pour chiens/chats «concurrence» l’alimentation humaine est encore très théorique.

Sources :

- Gregory S. Okin, «Environmental impacts of food consumption by dogs and cats», PLoS – One, 2017, https://bit.ly/2FoqaXN

- Seth Wynes et Kimberly A. Nicholas, «The climate mitigation gap: education and government recommendations miss the most effective individual actions», Environmental Research Letters, 2017, https://bit.ly/2SMrFYB

- Steve McMahon, «Dogs, Cats And Climate Change: What's Your Pet's Carbon Pawprint ?», Forbes, 2017, https://bit.ly/2TPf745

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.