Nature humaine : l'héritage (sexuel) de l’évolution

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Voici une liste non exhaustive d’une vingtaine d’attributs psychosociaux, de nature sexuelle ou reproductive, très répandus parmi nous et à peu près, voire totalement absents même parmi nos cousins les plus proches [...] : l’érotisme, la pornographie, la prostitution, la pédophilie, la chasteté, le célibat (volontaire ou non, religieux ou laïque), l’adoption, la contraception, l’abstinence, l’avortement, la procréation assistée, l’homosexualité exclusive (et tout l’univers LGBTQ++), la césarienne.

Et, sans prétendre pouvoir confirmer ce qui se passe dans l’esprit des autres mammifères, j’ajouterais : le désir, les fantasmes, la jalousie, la pudeur, l’indécence, l’obscénité, l’exhibitionnisme, etc.

Ces caractères psychosociaux ont été forgés par les capacités culturelles des humains, soutenues par notre nature sexuelle biologique, résultat de notre longue évolution. Les quelques exemples anatomiques ou physiologiques qui suivent représentent un échantillon de l’héritage que nous a légué notre évolution par sélection naturelle. En effet, tout au long des quelque six millions d’années qui séparent la lignée humaine de celle des chimpanzés, plusieurs caractères reproducteurs qui nous distinguent des autres mammifères sont apparus.

Les seins

Comme tous les mammifères, nous sommes pourvus de glandes mammaires productrices de lait, mais nous sommes la seule espèce à posséder des seins. Ces attributs se développent dès la puberté et leur volume se maintient, voire s’accroît, même sans grossesse ni allaitement. De plus, lors de l’allaitement, les quantités de lait produites semblent avoir peu de rapport avec le volume des seins. En fait, les glandes sécrétrices de lait n’occupent qu’une partie du volume du sein, le reste étant constitué surtout de graisses.

Quelle peut bien être la fonction des seins ? Puisqu’ils coûtent de l’énergie et des ressources à construire, à maintenir et à transporter, et que la production de lait ne suffit pas à expliquer leur existence, nous sommes tentés de leur attribuer une fonction sociale. On imagine mal qu’ils ne procurent aucun avantage et n’impliquent que des coûts ; ce serait contraire à l’économie de la nature, telle que dictée par la sélection naturelle, qui exige que les bénéfices surpassent les coûts.

Une hypothèse plausible serait que les seins sont une forme de caractéristique sexuelle secondaire, c’est-à-dire un caractère lié à la procréation, mais qui ne sert pas directement à faire des enfants, comme c’est le cas des caractères sexuels primaires (les gonades, l’utérus et les organes génitaux). Il s’agit davantage de spéculation que d’une hypothèse scientifique capable de générer des prédictions pour la mettre à l’épreuve ; mais de telles spéculations sont utiles, elles constituent le premier pas vers la formulation d’une hypothèse scientifique réfutable. On peut supposer que les seins pourraient servir de signal annonçant la bonne santé et la possession de réserves corporelles suffisantes pour élever des enfants. [...]

L’absence de baculum

[...] Règle générale, l’on ne décrit pas une espèce en dressant la liste des caractères qu’elle ne possède pas. Une telle liste serait potentiellement infinie et inepte, car ce que l’espèce n’a pas ne nous informe en rien sur ce qu’elle détient, ni sur son comportement.

Dire de l’éléphant qu’il ne vole pas ne nous apprend pas s’il court, s’il creuse, s’il rampe, s’il grimpe, s’il nage, s’il est bipède, s’il roule, etc. C’est comme énoncer qu’un animal est invertébré. Cela regroupe des animaux aussi disparates qu’une huître et un papillon pour aucune autre raison que leur absence de vertèbres. En revanche, la comparaison d’une espèce avec d’autres semblables ou apparentées peut faire ressortir des absences surprenantes et très significatives dont l’explication nous renseigne sur la nature et sur le mode de vie de l’animal. C’est le cas, par exemple, d’un oiseau qui ne vole pas, d’un mammifère sans dents, d’une salamandre sans poumons, d’un lézard sans pattes. L’aspect exceptionnel de l’absence d’une caractéristique lui donne une signification et nécessite une explication, comme les silences (qui peuvent être riches de sens) dans une conversation ou en musique.

Une grande majorité des mammifères présentent un os dans le pénis, le baculum ou os priapi. C’est le cas des rongeurs (qui, à eux seuls, constituent la moitié des espèces vivantes de mammifères), des chauves-souris, des insectivores, des carnivores et des primates. Cet os est absent notamment chez les cétacés (baleines et dauphins) et les ongulés (zèbres, girafes, rhinocéros, cerfs, antilopes, éléphants). Le baculum occupe presque toute la longueur du pénis de certaines espèces. [...]

Les auteurs ne s’entendent pas sur la fonction de cet os. Il joue certainement un rôle lors de la copulation, mais lequel ? Sert-il à assurer une copulation vigoureuse, prolongée ou à la demande, à stimuler l’ovulation, ou toutes ces réponses et bien d’autres, selon les espèces ? Il n’est certainement pas indispensable, puisque plusieurs espèces n’en disposent pas et s’en passent parfaitement ; de plus, sa fonction pourrait ne pas être la même pour toutes les espèces. Cette structure est franchement curieuse et son utilisation n’est pas sans risque puisque l’on rapporte quelques cas de fracture, par exemple chez le loup et le morse.

Alors, comment se fait-il que cet os existe chez la plupart des mammifères, y compris les primates, mais que l’homme en soit dépourvu ? De nouveau, nous tombons dans la pure spéculation ; voici ma préférée. Nous savons que l’érection du pénis est une affaire de circulation sanguine, et de motivation ou d’inspiration.

À la suite d’une dilatation des artères et d’une constriction des veines du pénis, le sang s’y accumule, ce qui en augmente la longueur, le calibre et la rigidité, sorte de squelette hydraulique. Ces ajustements vasculaires sont sous le contrôle du système nerveux autonome qui lui-même s’active à la suite de l’excitation provoquée par la présence et l’état reproducteur d’une femelle, perçus par le mâle.

De plus, chez presque tous les mammifères, le pénis au repos est invisible, retiré à l’abri dans la paroi corporelle du mâle ; il ne s’expose que lors de l’érection. Or, curieusement, chez les primates, le pénis, même au repos, est pendulaire, clairement visible en tout temps. […]

L’ensemble de ces éléments suggère que l’absence de baculum humain permettrait à l’érection de servir de signal honnête de la bonne santé du mâle, santé vasculaire et sociale. En effet, un mâle pourrait difficilement produire et maintenir une érection complète s’il souffrait de problèmes vasculaires ou si sa position sociale inférieure l’empêchait d’exhiber son érection par crainte des représailles agressives d’un dominant. Or, c’est justement l’absence de baculum humain qui donnerait de la valeur à ce signal de bonne santé physique et sociale.

Avec un baculum, un mâle semblerait en érection en toutes circonstances, alors que sans lui, il ne peut pas prétendre l’être.

L’érection humaine est donc une démonstration de vérité. Comme la femelle est en mesure d’observer les deux états du pénis, elle peut facilement détecter les «handicapés», ce qui lui serait impossible si tous les mâles jouissaient d’une érection permanente grâce à un baculum. Cette situation s’observe seulement chez les humains parmi les primates, peut-être parce qu’une grande capacité mentale est requise pour faire le lien de cause à effet entre l’érection temporaire et l’état de santé et l’audace sociale du mâle. [...]

Le défi est encore une fois de passer d’une spéculation à une hypothèse réfutable par des observations. L’approche comparative serait, une fois de plus, utile. Ainsi pourquoi l’hyène tachetée est-elle aussi dépourvue de baculum, seule exception parmi les carnivores ? Et pourquoi parmi les primates, l’humain est-il celui dont le pénis est le plus long ? Le défi scientifique est lancé.

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Ce texte est un extrait du livre «La vraie nature de la bête humaine» du biologiste Cyrille Barrette, paru ce printemps chez MultiMondes. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.