Fumer augmenter le risque de cancer... peu importe à quelle espèce le fumeur appartient !

Même les dinosaures avaient le cancer...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J'ai lu sur le site Infocancer que cette maladie est aussi vieille que l'humanité. Or les hommes des cavernes ne connaissaient pas les aliments cultivés ou transformés, les produits chimiques, les pesticides, le tabac, l'alcool, et toutes ces autres cancérigènes dont on parle de nos jours. Alors je me demande si ce ne serait pas plutôt l'excès de quelque chose qui causerait le problème», questionne Claude Harvey, de Beauport.

Il est évident que des «excès», même d’aliments qui en eux-mêmes ne sont pas cancérigènes, peuvent favoriser l’apparition de tumeurs. On sait par exemple que l’obésité accroît le risque de développer des tumeurs (de types particuliers) dans l’œsophage et les reins, entre autres. Mais si le sens de la question de M. Harvey est de dire que les causes «modernes» du cancer ne doivent pas jouer un si grand rôle que ça puisque les hommes préhistoriques n’y étaient pas exposés et développaient quand même des cancers, alors la réponse est : non, ce n’est pas ce que cela veut dire.

En fait, c’est dans l’autre sens qu’il faut le comprendre. Si les hommes préhistoriques développaient des tumeurs, cela prouve qu’il y a d’autres facteurs en plus des pesticides, tabac, alcool et compagnie qui peuvent causer le cancer.

Car des cancers, nos ancêtres en avaient, soyez-en sûrs. Le plus ancien témoignage écrit que nous ayons est un papyrus égyptien écrit autour de 1500 à 1600 av. J-C, mais qui était lui-même basé sur des textes plus anciens encore, remontant possiblement à -3000. Il décrit (entre autres choses) une «bosse» derrière le sein d’une patiente qui s’est étendue et que rien ne semblait pouvoir guérir. On connaît également quelques cas de tumeurs qui ont laissé des traces sur les os d’humains qui ont vécu au Pléistocène, il y a entre 780 000 et 120 000 ans. Et même qu’en 2016, le plus vieux cas de cancer ayant affecté un «hominien» (donc un de nos lointains ancêtres ou alors une branche apparentée qui s’est éteinte) a été découvert dans une grotte d’Afrique du Sud, dans un os du pied vieux de 1,7 millions d’années.

Cela peut paraître étonnant, mais ça ne l’est pas vaiment, quand on y pense. Pratiquement tous les autres mammifères peuvent être atteints, les reptiles et les amphibiens développent eux aussi des tumeurs, et mêmes les vertébrés les plus éloignés de nous, les poissons, en souffrent. Pour tout dire, dans les années 2000, une équipe de chercheurs américains a passé aux rayons X environ 10 000 vertèbres de dinosaures conservés dans des musées, et a trouvé 29 tumeurs chez un groupe nommé hadrosaures, qui vivaient au Crétacé, il y a environ 70 millions d’années.

Bref, ce que cela nous dit, c’est que le cancer est non seulement vieux comme l’humanité, il est vieux comme le règne animal — on connaît même des cas chez les invertébrés. Et cela se comprend aisément quand on songe à ce qu’est une tumeur.

Grosso modo, les cellules cancéreuses sont des cellules qui se sont déréglées au point de ne plus répondre aux signaux que leur envoie l’organisme pour en contrôler la croissance et la multiplication. Ces dérèglements sont causés par des mutations dans l’ADN, situé dans le noyau cellulaire et qui «programme» la cellule.

Normalement, les cellules qui subissent trop de mutations finissent par mourir, ou même «se faire mourir» puisque elles sont programmées pour s’autodétruire avant de causer des problèmes. Mais chez les cellules cancéreuses, ce mécanisme est déréglé lui aussi, lit-on sur la page qu’a consacrée à cette question l’excellente série de vulgarisation Scitable de la revue Nature. Alors chez elles, les mutations peuvent s’accumuler, petit à petit, au fil du temps. Chez les cellules cancéreuses, on compte typiquement quelques dizaines de ces mutations.

Ce qu’il faut retenir, ici, c’est que bien des choses peuvent causer ces mutations. Ce peuvent être des produits chimiques de synthèse, oui, mais bien d’autres facteurs qui n’ont absolument rien de moderne le peuvent aussi, comme les ultraviolets du Soleil et certains virus. Pour tout dire, des mutations peuvent survenir sans cause particulière, simplement parce que lors des divisions cellulaires normales, il arrive que des erreurs soient commises lors de la transcription de l’ADN. L’organisme a des moyens pour les corriger, mais les résultats ne sont pas parfaits.

Cela a pour conséquence que plus un animal est grand, plus il a de cellules, et plus le risque que l’une ou quelques unes d’entre elles finissent éventuellement par se dérégler est grand. La longévité a, toujours en principe, le même effet : plus un spécimen vit longtemps, plus ses cellules ont le temps d’accumuler des mutations, et plus le cancer risque d’être un problème pour elle.

En pratique, les espèces de grande taille et/ou qui vivent vieilles ont fini par développer des mécanismes pour gérer cet inconvénient : l’éléphant, par exemple, a pas moins de 20 copies d’un gène «suppresseur de tumeurs», le poétiquement nommé p53, alors que l’humain n’en a qu’une seule. Mais le simple fait que la sélection naturelle ait retenu ce genre de mécanisme est assez parlant.

D’ailleurs, pas plus tard que l’automne dernier, une étude a trouvé que les personnes de grande taille sont légèrement plus sujettes au cancer, à raison de 12 à 13 % de plus par tranche de 10 cm au-dessus de la moyenne. Une bonne partie de ce risque supplémentaire ne viendrait pas de la taille elle-même mais de facteurs qui lui sont associés — par exemple, des gènes qui favoriseraient la croissance et qui augmenteraient en même temps le risque de cancer. Mais la taille (donc le nombre de cellules) demeurerait tout de même responsable d’une petite partie du risque accru chez les gens les plus grands.

Autres sources :

- Guy B. Faguet, «A brief history of cancer: Age-old milestones underlying our current knowledge database», International Journal of Cancer, 2014, https://bit.ly/2H8h7gu

- Edward J. Odes et al., «Earliest hominin cancer: 1.7-million-year-old osteosarcoma from Swartkrans Cave, South Africa», South African Journal of Science, 2016, https://bit.ly/2tHrjV3

- Akulapalli Sudhakar, «History of Cancer, Ancient and Modern Treatment Methods», Journal of Cancer Science and Therapy, 2009, https://bit.ly/2HbPNxT

- s.a. The History of Cancer, American Cancer Society, s.d., https://bit.ly/2ymYzVA

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