L'œuvre de Monsanto, la part des médias

BLOGUE / «Pis, l'as-tu vu ?» «Pis, qu'est-ce que t'en penses ?» «Ha ! je le savais que t'étais un vendu, Cliche !»

Plusieurs personnes m'ont interpellé ces derniers jours, sur des modes assez «variés», disons, au sujet du dernier épisode de La Semaine verte consacré au glyphosate, cet herbicide mis au point par Monsanto dans les années 70 et qui est maintenant le plus vendu au monde. J'étais réticent à l'idée de ré(ré-ré-ré)aborder cette controverse parce que j'en ai déjà abondamment parlé ici et que tout sujet labouré 30 fois finit par être lassant — pour l'auteur comme pour ses lecteurs. Mais j'ai changé d'avis en lisant cette chronique d'un collègue pour qui j'ai de l'estime : si lui s'est laissé convaincre, alors ce sera le cas de beaucoup d'autres, me suis-dit. Il vaut donc la peine d'y revenir, je pense, parce qu'il y a quelques petites choses qui me chicotent pas mal là-dedans.

Le reportage en question aborde plusieurs aspects de l'usage du glyphosate. Il résume fort bien, à mon avis, les tenants et aboutissants de la dispute commerciale qui fait rage en ce moment entre l'Italie et le Canada sur l'épandage du glyphosate non pas pour combattre les mauvaises herbes, mais pour faire mûrir le blé. Essentiellement, les agriculteurs canadiens épandent cet herbicide en fin de saison afin de carrément «tuer» les plants de blé, qui mûrissent et sèchent alors plus rapidement — une pratique qui est interdite en Italie. Le reportage a aussi cette force qu'il donne la parole à plusieurs agriculteurs afin de montrer la grande (peut-être trop grande) utilité de cet herbicide dans l'agriculture moderne. C'est un brin absurde, mais dans le débat sur les pesticides, les médias citent surtout des militants (urbains, pour la plupart) et très peu de fermiers et d'agronomes. Il faut féliciter La Semaine verte pour cela.

Ça se gâte, cependant, quand la question de la toxicité du glyphosate est abordée. Examinons les principales sources que le reportage cite à ce sujet :

- Un sénateur et fermier italien affirmant que «la science» aurait prouvé que le glyphosate est un perturbateur endocrinien. Voici pourtant ce qu'a conclu Santé Canada (entre autres) sur cette question après avoir examiné la littérature scientifique :

- Louise Vandelac, professeure à l'UQAM. Le hic, c'est la toxicologie est totalement en-dehors de son champ d'expertise : elle est sociologue. Et au sujet des pesticides, elle est aussi une militante (anti) de longue date. Certainement pas la meilleure source disponible.

- Un cadre de Santé Canada, qui défend bien sûr les conclusions de son organisme. Or comme le reportage passe aussi beaucoup de temps à laisser entendre que les autorités sanitaires ont été manipulées et/ou mangent dans la main de l'industrie (j'y reviens), cela n'a pas beaucoup de poids. C'est d'ailleurs là un vieux truc du métier de journaliste pour protéger une trame narrative «vendeuse» : on cite les deux côtés, ce qui permet de prétendre (souvent sincèrement) à l'objectivité, mais on discrédite celui qui contredit «l'histoire» que l'on veut mettre de l'avant.

- Marc Lucotte, chercheur en sciences environnementales à l'UQAM. Je ne connais pas grand-chose de M. Lucotte, mais le petit peu que j'en sais me donne à penser qu'il est quelqu'un de très sérieux. Or La Semaine verte ne le cite qu'au sujet de ses travaux visant à trouver des alternatives «bio» au glyphosate, comme des couverts végétaux temporaires qui empêchent les mauvaises herbes de pousser. Cela constitue assurément l'un des segments les plus intéressant de l'émission, et il est à souhaiter qu'il obtienne des résultats probants qui réduiront les quantités de pesticide et d'engrais que l'on utilise — puisque il est vrai qu'on en épand beaucoup trop, voir ici notamment. Mais M. Lucotte n'est pas cité sur les soi-disant dangers du glyphosate pour la santé humaine.

- Robin Mesnage, que j'ai gardé pour la fin parce qu'il est le scientifique le plus présent dans le reportage et parce que son cas est le plus «intéressant», disons. M. Mesnage est présenté par La Semaine verte comme un chercheur en toxicologie qui «étudie les effets du glyphosate sur la santé humaine». Et ce n'est pas faux, puisqu'il est professeur au département de génétique moléculaire et médicale du King's College, à Londres, et qu'il a effectivement plusieurs publications sur le sujet. Mais si on arrête les présentations ici, comme le fait malheureusement le reportage, on induit clairement le public en erreur.

Je crois qu'il n'est pas exagéré de dire que les travaux de M. Mesnage ont un thème hautement récurrent, une orientation très claire : les OGM et le glyphosate sont des poisons qui mettent la vie de tout le monde en danger, le tout sous le regard complaisant d'autorités sanitaires manipulées par l'industrie. Je caricature un peu, ici, mais pas tellement.

Vous vous souvenez de cette étude de Gilles-Éric Séralini, en 2012, qui avait soi-disant «prouvé» que les OGM sont cancérigènes ? Celle qui avait été coulée à certains médias sous promesse de ne pas la faire lire à d'autres chercheurs avant publication (ce qui est une forme de manipulation médiatique évidente) ? Et qui avait finalement été complètement anéantie par pratiquement tous les scientifiques à cause de ses énormes faiblesses méthodologiques et intégralement contredite par des expériences publiques subséquentes ? Au point où M. Séralini est maintenant discrédité aux yeux de bien des chercheurs ? Eh bien M. Mesnage était un des co-signataires.

Plusieurs de ses articles, dont les conclusions penchent toujours du même bord, ont été critiqués pour ne pas suivre même les «principes les plus élémentaires de la recherche». Celui-ci, par exemple, fait plusieurs dizaines de comparaisons statistiques entre du maïs OGM et du maïs non-OGM dans le but de montrer que les deux ne sont pas «substantiellement équivalents». Or les tests statistiques, dont on se sert pour déterminer si une différence entre deux groupes est «réelle» ou si elle a d'assez fortes chances d'être juste un effet du hasard, sont ainsi faits qu'ils accouchent d'un faux positif à toutes les 20 fois environ : ils indiquent que la différence (par exemple entre des rats exposés à du glyphosate et d'autres qui n'ont pas subi ce traitement) est «significative» alors qu'il s'agit en vérité d'une simple fluctuation aléatoire. Pour cette raison, quand on fait des comparaisons multiples dans une étude, on doit faire des corrections statistiques pour minimiser le nombre de faux positifs que l'on trouve, mais cette étude de M. Mesnage n'en a pas faite (entre autres problèmes) et a donc trouvé plein de (fausses) différences entre le maïs OGM et le non-OGM. Tout ça, c'est de la statistique 101, en passant...

Dans cette autre étude, M. Mesnage et ses collègues ont bel et bien fait les corrections appropriées, mais n'en ont étrangement pas tenu compte dans leur «résumé» ni dans l'interprétation des données. Et cette autre étude encore, dans laquelle il conclut que la formulation commerciale des pesticides a une toxicité bien plus grande que leur ingrédient actif (le seul qui est examiné par les autorités réglementaires, et c'est-là un point qu'il soulève dans La Semaine verte), était si boiteuse que sa publication a entraîné la démission d'un des éditeurs de la revue savante qui l'a acceptée.

Remarquons au passage que dans la liste d'auteurs de ces articles, les mêmes noms reviennent constamment : Séralini, Mesnage, Desfarge, Vendômois, Antoniou... En outre, leurs conclusions sont toujours les mêmes (on nous empoisonne) et leurs préambules contiennent généralement de longues séries d'autocitations. C'est là le signe que nous avons affaire à un groupe de chercheurs qui est isolé dans la communauté scientifique et dont les travaux, s'ils parviennent à se frayer un chemin jusque dans certaines revues mineures, ne convainquent pas grand-monde.

Cela ne veut pas dire que M. Mesnage a tort sur tout, bien évidemment. En fait, on l'entend surtout dire des généralités (dont plusieurs vraies) dans le reportage de La Semaine verte. Mais cela montre qu'il est trompeur de le présenter comme un expert impartial. Si j'écrivais un article sur le bien-fondé politique et juridique de la partition d'un éventuel Québec souverain et que j'interviewais Stéphane Dion en le présentant tout bonnement comme «un politologue qui s'intéresse académiquement aux États fédéraux», comme s'il n'avait pas un passé de politicien férocement fédéraliste, je ne mentirais pas (M. Dion a fait des recherches académiques sur le fédéralisme) mais j'induirais le public en erreur. Si je présentais l'avis de Nicolas Marceau (ex-ministre péquiste des Finances) sur la viabilité économique d'un Québec souverain comme celui d'un simple «chercheur en économie qui s'intéresse à ces questions», j'induirais le public en erreur. Ces deux sources-là seraient, sur ces sujets du moins, fortement «teintées», on aurait d'excellentes raisons de leur soupçonner de forts biais susceptibles de déformer la réalité, alors il faudrait le mentionner — ou mieux, trouver d'autres sources plus neutres.

La même chose vaut pour M. Mesnage : il n'est pas simplement un savant qui «étudie les effets du glyphosate sur la santé humaine», c'est un scientifique très controversé, dont les méthodes ont été maintes fois critiquées (et sévèrement) comme étant taillées sur mesure pour appuyer des conclusions décidées à l'avance. J'ignore quel genre de recherche la journaliste de La Semaine verte Catherine Mercier a faite au sujet de ses sources, et je ne lui prêterai pas d'intentions malveillantes ou idéologiques. Mais du point de vue de l'information publique, le résultat est le même : dans les aspects scientifiques de son reportage (qui a de belles qualités par ailleurs, je le répète), elle a fait des choix de sources extrêmement orientés, mais ne les a pas présentés comme tels.

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Oui mais, me dira-t-on, que faire du secret entourant les formulations complètes (incluant les ingrédients autres que le glyphosate) dont on ignore la composition, et dont on ne peut donc pas tester la toxicité, selon La Semaine verte ? Que faire des Monsanto Papers, ces documents industriels secrets mis au jour lors d'un procès contre Monsanto ? Que faire avec l'idée que les autorités sanitaires ont tenu compte de beaucoup d'études produites par la compagnie Monsanto elle-même et dont les conclusions sont opposées à celles d'études indépendantes (qui indiquent par exemple un potentiel cancérigène au glyphosate) ?

D'abord, il est totalement faux de dire que seul le glyphosate a été testé et qu'il est impossible de connaître la toxicité totale du RoundUp (ou des autres formulations à base de glyphosate) sans avoir la liste exacte des ingrédients : il suffit d'aller acheter du RoundUp à la quincaillerie et de l'administrer tel quel à des rats de laboratoire pour savoir s'il y a un «effet cocktail». Cela a été fait bien des fois dans le passé.

J'ai par ailleurs déjà expliqué ici et ici pourquoi je pense que les Monsanto Papers sont un immense nothingburger — et n'en dirai rien de plus pour l'instant puisque ce billet est déjà trop long.

En ce qui concerne l'utilisation d'études industrielles par les autorités sanitaires, on peut certainement y voir des problèmes potentiels puisqu'il n'est pas du tout dans l'intérêt d'une compagnie de partager des résultats qui viendraient torpiller ses propres produits. C'est aussi une évidence grosse comme le ciel qu'il est en règle générale préférable de s'appuyer sur des études indépendantes des fabricants. Mais comme le montrent des cas comme ceux de MM. Séralini et Mesnage, l'«indépendance» n'est pas une garantie de qualité. Et j'ai comme l'impression que l'on commet une sorte de «glissement logique» dans toute cette histoire : sous prétexte que Santé Canada et ses équivalents dans le monde ont «tenu compte» des études industrielles, on présume que celles-ci ont eu une énorme influence sur le processus. Or «tenir compte de X» et «se laisser convaincre par X» sont deux choses différentes.

À cet égard, je reproduirai simplement ici trois passages du rapport sur le glyphosate du Bureau allemand d'évaluation des risques (BfR, l'équivalent de Santé Canada en ce qui concerne le glyphosate). Le BfR, pour rappel, s'est fait accuser des pires accointances avec l'industrie dans ce dossier en début d'année, notamment parce qu'il a tenu compte (et même a «copié») des évaluations des fabricants de pesticides. Or voici quelques exemples de ce que ledit rapport a fait avec plusieurs de ces études (notons que dans ces extraits le «GTF» et le «notifier» font référence à l'industrie) :

Ici le BfR a écarté des études de l'industrie à cause de leur qualité «inacceptable», là il a abaissé le «seuil sans effet» (NOAEL dans les extraits) proposé par l'industrie, etc. Bref, même si recourir aux recherches de Monsanto n'est pas idéal, il ne faut pas non plus prendre les scientifiques à l'emploi des autorités de santé publique pour des abrutis. Ceux du BfR, en tout cas, ont manifestement montré toute la distance critique nécessaire, et je ne vois pas de raison de penser que les fonctionnaires de Santé Canada auraient agi différemment.

Alors je veux bien croire que le système n'est pas parfait, mais ce n'est pas parce que des études industrielles ont été «considérées» qu'elles ont forcément fait pencher la balance.

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Un dernier point, le der de der puisqu'il est plus que temps d'aboutir. Une méta-analyse est parue cette semaine, indiquant un risque de lymphome non-hodgkinien (LNH, un cancer du sang) 41 % plus élevé chez les gens les plus exposés au glyphosate. Elle est importante parce qu'avant cela, l'étude la plus grande et la plus solide que nous avions, soit l'Agricultural Health Survey (AHS) avait conclu à l'absence d'effet cancérigène pour le glyphosate. Les auteurs de l'article de cette semaine en ont agrégé les données avec celles d'autres études pour voir si une tendance générale se dégageait, et il semble que oui, le glyphosate a un effet cancérigène.

Il y a toutes sortes de bémols qui viennent avec ce genre d'exercice, et dans leur texte les auteurs invitent deux fois plutôt qu'une «à la prudence dans l'interprétation des données». Les données agrégées ne sont pas toutes «compatibles» ; les auteurs conviennent que l'AHS reste l'étude la plus solide parmi celles disponibles ; il y a des tonnes de facteurs confondants dans ce genre d'étude qu'il est souvent impossible à démêler (par exemple, le fait que les plus grands utilisateurs de glyphosate sont aussi les plus exposés à plusieurs autres pesticides, qui pourraient en théorie être derrière le surplus de cancers observé) ; et ainsi de suite. Mais il demeure que ces résultats sont importants parce qu'ils donnent une vue d'ensemble de la littérature scientifique, et ils suggèrent fortement que le glyphosate augmente le risque de LNH. On n'a pas le choix d'en tenir compte.

Maintenant, 41 % de plus, c'est beaucoup et c'est peu à la fois. En termes d'accroissement relatif du risque, c'est énorme. Mais en termes de risque «absolu», on passe d'environ 1 chance sur 50 d'avoir un LNH au cours de sa vie à 1,41 sur 50. Et encore, c'est-là une sorte de «plafond» qui ne vaut que pour certaines catégories de personnes (fermiers, ouvriers agricoles, épandeurs, etc.) parce que la méta-analyse a uniquement comparé le quartile (25 % des cas) le plus longtemps et/ou le plus fortement exposés au glyphosate avec des «groupes contrôles» — soit ceux qui ne sont «pas exposés», ou le «quartile le moins exposé», cela variait d'une étude à l'autre.

Alors oui, cette étude-là est un brin troublante, surtout pour les gens les plus exposés. Mais disons qu'il faut garder tout cela dans de justes proportions : ces résultats-là sont à considérer «avec prudence», et aux doses infimes auxquelles sont exposés M. et Mme Tout-le-Monde, cela n'implique pas grand-chose jusqu'à preuve du contraire.