Les «ports artificiels», clef du succès du Jour J

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Lorsque les troupes alliées ont pris d'assaut les plages de Normandie, en France, le 6 juin 1944 — une audacieuse invasion d'un territoire occupé par les nazis et qui a fait pencher la balance de la Deuxième Guerre mondiale — elles ont utilisé une technologie à la fois remarquable et totalement non éprouvée : les ports artificiels.

Pour organiser ce qui était alors le plus grand assaut maritime de l'histoire, les armées américaine, britannique et canadienne ont dû prévoir le débarquement d'au moins 150 000 soldats, militaires, et tout leur équipement dès le premier jour de l'invasion.

La reconquête du littoral français était seulement le premier défi. Par la suite, les troupes alliées prévoyaient traverser les territoires occupés afin d'aller libérer Paris et, finalement, se rendre à Berlin, où elles allaient converger avec l'armée soviétique pour vaincre Hitler.

Lorsque le général Dwight Eisenhower et ses conseillers ont fait pression pour réaliser cette ambitieuse invasion de la France occupée par les nazis, le premier ministre britannique Winston Churchill a émis de sérieux doutes.

Opération impossible ?

Une telle opération nécessitait plus d'un million de soldats - tous équipés d'armes, de munitions, de nourriture et de vêtements - en plus de centaines de milliers de véhicules, de tentes et du personnel médical.

Le transport d'un si grand nombre de personnes et de matériaux dans des navires, qui devraient lutter contre les vagues, les marées et les courants, représentait un énorme défi logistique.

Churchill, rappelant l'échec de la campagne maritime pour capturer Gallipoli pendant la Première Guerre mondiale, craignait que les troupes alliées ne soient piégées sur les plages et ne deviennent des cibles faciles pour les soldats allemands qui attendaient sur les falaises de Normandie.

Il a donc exigé qu'une équipe d'ingénieurs, de scientifiques et d'officiers militaires conçoive une aire de rassemblement maritime qui pourrait réellement appuyer une telle opération.

La solution de l'équipe était ingénieuse : deux ports artificiels faciles à assembler où les navires alliés pouvaient jeter l'ancre en toute sécurité pour organiser cette opération de grande envergure.

Comme je l'écris dans mon livre publié en 2016 sur ce qui est connu sous le nom de « Mulberry Harbours », chacun de ces ports artificiels était constitué de brise-lames - des barrières contre les vagues constituées de navires coulés et d'énormes chambres en béton.

Derrière les brise-lames circulaires se trouvait un système sophistiqué de piliers flottants ancrés au fond marin.

Toutes ces pièces ont été remorquées à 30 milles de l'autre côté de la Manche le Jour J, à partir du sud de l'Angleterre, puis coulées sur place, à environ un mille de la côte nord-ouest de la France, le même jour.

Les avions allemands de reconnaissance aérienne ont repéré les chambres en béton, qui avaient été remplies d'air pour les faire flotter avant qu'elles ne soient coulées. Mais d'après mes recherches archivistiques, les Allemands n'avaient aucune idée de ce qu'ils voyaient ou de l'utilisation qui serait faite de ces contenants géants.

Une solution flottante

Une fois terminé, chaque Port Mulberry — un nom de code qui n'a aucune autre signification — donnait aux troupes alliées l'accès à une surface d'environ 1 mille carré d'une mer calme et sans vagues à partir duquel elles ont pu organiser l'invasion.

Près de 200 navires militaires et de péniches de débarquement ont mouillé dans les ports de Mulberry la première semaine, envoyant 12 divisions militaires, soit environ 180 000 hommes, directement en territoire ennemi.

Dix mille d'entre eux ont été tués ou blessés le premier jour. Ils ont explosé sur des mines terrestres, ont été emportés par des nids de mitrailleuses allemands camouflés, ou se sont fait tirer par l'artillerie depuis des bunkers en béton.

Le 19 juin 1944, une tempête paralyse définitivement le port de Mulberry utilisé par les forces armées américaines.

Mais le port britannique a continué à servir les forces alliées pendant encore 10 mois alors qu'elles libéraient tous les ports français du contrôle allemand.

Jeux de guerre dans le bain

Churchill s'est convaincu de la valeur des ports artificiels alors qu'il prenait son bain sur le Queen Mary. Il se rendait à Washington pour discuter de stratégie de guerre avec le président Franklin Roosevelt en 1943.

Le conseiller scientifique de Churchill, le professeur John Bernal, a fait flotter des bateaux en papier dans la baignoire du premier ministre, agitant l'eau pour simuler les vagues, puis il a utilisé une éponge pour démontrer l'effet pacificateur des brise-lames.

Churchill, qui travaillait souvent pendant qu'il prenait le bain, a vu dans cette baignoire du Queen Mary la réponse au défi qu'il avait lancé dans la note de service de 1942. Il a commandé des ports préfabriqués pour le Jour J.

« Ils doivent flotter de haut en bas avec la marée. Le problème de l'ancrage doit être maîtrisé. Laissez-moi trouver la meilleure solution» , a écrit Churchill.

À la suite du Jour J, quelques ingénieurs de l'opération « Mulberry Harbours » ont été envoyés dans le Pacifique Sud avec l'idée que des ports articifiels similaires seraient nécessaires pour l'invasion du Japon. Les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki ont rendu cela inutile.

Depuis, aucun exploit technique semblable n'a été tenté en temps de guerre.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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