Le graph du jour : le dernier insecte ?

BLOGUE / En fiers «vertébrés supérieurs» qu'ils sont, les oiseaux seront sans doute un peu vexés de se faire mettre dans le même panier qu'un paquet de vulgaires hexapodes, mais je n'y peux rien : c'est fou ce que leur sort me fait penser à celui des oiseaux champêtres.

Cette semaine est parue une étude australienne qui a conclu qu'au rythme actuel, pas moins de 40% des espèces d'insectes risquaient l'extinction d'ici «quelques décennies». Ses deux auteurs, Francisco Sanchez-Bayo et Kris Wyckhuys, ont passé en revue toutes les études qu'ils ont pu trouvées faisant un suivi des populations d'insectes dans le temps, et en ont agrégé les (inquiétants) résultats. Comme les «bibittes» sont un des socles principaux sur lesquels reposent les écosystèmes, si cette tendance s'avère réelle et qu'on ne fait rien, on parle ici d'une énorme catastrophe potentielle — et pas seulement pour les animaux, pour nous aussi.

Quelles sont les causes de ce déclin mondial ? C'est la question à laquelle tente de répondre l'article de Biological Conservation, et c'est à cet égard que je suis tenté de faire un rapprochement (bien imparfait, on s'entend) avec les oiseaux champêtres. Depuis 1970, ceux qui volaient au-dessus des campagnes québécoises ont perdu environ les deux tiers de leur population totale, et l'écrasement démographique atteinte les 98 % chez certaines espèces. La situation est essentiellement la même dans les campagnes des autres pays.

Notons aussi que tant pour les oiseaux que pour les insectes, les espèces spécialisées déclinent beaucoup plus vite que les généralistes. Une partie de ceux-ci profitent même du sort des spécialistes pour prendre leur place et proliférer davantage. Je le vois moi-même à chaque fois que je vais chasser l'oie blanche : nos campagnes sont maintenant peuplées de généralistes comme le goéland et le corbeau.

Au rayon des facteurs en cause, l'usage des pesticides à grande échelle est immédiatement montré du doigt comme une cause majeure, sinon la principale, que ce soit pour expliquer le sort des oiseaux de campagne ou celui des insectes. Il est d'ailleurs absolument vrai que cela joue un rôle — c'est même tellement direct et évident dans le cas des insectes que c'en est quasiment tautologique. Mais comme me le disait récemment un ornithologue québécois qui a étudié la question, dans le cas des oiseaux ce n'est rien de plus qu'«un facteur parmi d'autres». C'est l'intensification de l'agriculture et les pertes d'habitat qui viennent avec qui est principalement en cause.

Et dans le cas des insectes, MM. Sanchez-Bayo et Wyckhuys ont trouvé ceci :

Les pesticides jouent bien évidemment un rôle dans ce déclin, mais il ne semble pas dominant puisque seulement 12,6 % des publications recensées les identifient comme cause principale. C'est l'intensification de l'agriculture qui est le facteur le plus important (identifié comme facteur prépondérant dans 23,9 % des articles). Celle-ci désigne un ensemble de changements dans les pratiques agricoles qui sont survenus au cours des dernières décennies, et qui ont (sans le vouloir) enlevé énormément d'espace aux oiseaux et aux insectes. Par exemple, les bandes en friches qu'on laissait autour des champs on aujourd'hui disparue. Les grandes monocultures, comme le soya et le maïs qui dominent des régions entières, laissent la terre à nu (comme un désert) au printemps quand les oiseaux reviennent de leurs migrations et que les insectes s'éveillent. Les pâturages (autre élément d'«habitat») ont été dramatiquement réduits maintenant que le bétail est gardé à l'intérieur à l'année longue. Et ainsi de suite.

Quand on regroupe l'intensification de l'agriculture avec les autres formes de «perte d'habitat» (urbanisation, déforestation, etc), on arrive à 51,6 %, soit quatre fois plus que les pesticides.

Cela ne veut pas dire que ces derniers ne sont pas un problème, je le souligne. Au contraire, ils en sont un et il faudra y voir car il n'y a pas que les insectes qui sont affectés : nombre de rivières du sud du Québec sont chroniquement polluées.

Mais disons que cela met les choses en perspectives et cela montre que si l'on veut sauver tant les insectes que les oiseaux champêtres, il va falloir voir bien au-delà des pesticides. Ce qui n'est d'ailleurs pas une très bonne nouvelle puisqu'il y a là-dedans des questions plus complexes que le seul remplacement des intrants chimiques en agriculture — lequel n'est déjà pas simple...

Précision : Une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de mieux expliquer la nature des pourcentages accolés aux causes du déclin. Il ne s'agit pas de la proportion du déclin qui serait expliquée par chaque facteur, mais bien le pourcentage des articles scientifiques recensés qui identifient chacun comme la cause principale.