Les diverses épidémies et pandémies qui ont frappé des régions du globe ou la planète entière au cours des dernières décennies ont amené les spécialistes en santé publique à réfléchir aux mesures à mettre en place pour les maîtriser et pour diminuer leurs effets sur les populations.
Les diverses épidémies et pandémies qui ont frappé des régions du globe ou la planète entière au cours des dernières décennies ont amené les spécialistes en santé publique à réfléchir aux mesures à mettre en place pour les maîtriser et pour diminuer leurs effets sur les populations.

Le confinement: une solution dans l’attente d’un problème

Normand Mousseau
Département de physique (UdeM) et Institut de l’énergie Trottier (Polytechnique)
LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les diverses épidémies et pandémies qui ont frappé des régions du globe ou la planète entière au cours des dernières décennies ont amené les spécialistes en santé publique à réfléchir aux mesures à mettre en place pour les maîtriser et pour diminuer leurs effets sur les populations.

L’introduction de la salutation par contact du coude ou des pieds, par exemple, pour remplacer la poignée de main traditionnelle, fait partie des mesures de distanciation physique et des gestes barrières conçus pour réduire les échanges de matière entre individus. En effet, la maîtrise des maladies infectieuses, comme la grippe et la maladie à virus Ebola, est facilitée par une réduction importante des contacts directs et multiples: moins il y a de possibilités de transmission, plus on abaisse la capacité du virus à se propager.

Comme le rapportait déjà le New York Times en 2006, il y a un coût à la réduction des contacts sociaux. La fermeture des écoles, par exemple, augmente les risques directs pour la santé des enfants, incluant la maltraitance, la sous-alimentation, le sous-développement cognitif et, bien sûr, le sous-développement social. Elle impose aussi des contraintes aux parents, qui doivent jongler avec la nécessité d’assurer les revenus pour subvenir aux besoins de la famille et celle de s’occuper des enfants toute la journée.

En 2005, toujours selon le New York Times, l’administration Bush, aux États-Unis, préoccupée par le bioterrorisme, s’interroge sur la politique à adopter en cas de pandémie. Quelques chercheurs, dont Richard Hatchett et Carter Mecher, proposent une approche draconienne: le confinement total, avec la fermeture obligatoire des écoles et des lieux de travail, ainsi que l’interdiction des rassemblements.

Cette proposition est appuyée par des travaux de modélisation simplistes, tels ceux de Glass et de ses collaborateurs en 2006, qui évaluent les effets du confinement sur la propagation du virus de la grippe dans un contexte où celui-ci est largement propagé par les enfants et les adolescents. Leurs conclusions: fermer les écoles ne suffit pas; il faut aussi réduire massivement les contacts entre adultes. Les hypothèses à la base du modèle influent, bien sûr, fortement sur ces conclusions. Ici, Glass et ses collaborateurs posent que, dans le cas de la grippe, les enfants et les adolescents, qui composent 29% de la population, sont responsables de 59% des contacts infectieux, contre 3% seulement pour les personnes âgées. Cette situation n’a rien à voir avec la COVID-19.

La stratégie du confinement total de l’économie, conçue par des médecins sans expertise en épidémiologie et des physiciens spécialistes de systèmes complexes, trouve écho auprès du gouvernement américain — notamment parce qu’on constate l’échec du Tamiflu, un médicament prometteur contre la grippe —, malgré une opposition initiale très forte de la part de certains chercheurs. Pour ceux-ci, l’approche du confinement mur à mur est démesurée: elle présente des coûts sociaux et économiques qui dépassent largement ses avantages et ignore complètement les dommages collatéraux qu’elle cause.

Cette solution extrême est avant tout une démonstration des limites flagrantes des modèles épidémiologiques simplistes. Pourtant, la stratégie du confinement total va doucement devenir une solution théorique acceptable pour une partie de la communauté. Si elle n’est pas mise en avant durant la pandémie de H1N1 de 2009, ses promoteurs continuent le travail; ils auront gain de cause en 2020, avec le déploiement d’une expérience de confinement planétaire.

Le reste, comme on dit, appartient à l’histoire. Une histoire qui, contrairement aux modèles épidémiologiques informatiques, ne peut pas faire l’économie d’un regard critique sur les effets secondaires des choix qui l’ont construite.

Le Rorschach des autorités

Puisqu’il était impossible de compter sur la fabrication rapide d’un traitement efficace contre la COVID-19, les mesures palliatives, qui visent à maîtriser la pandémie, sont apparues immédiatement comme essentielles. Une fois ce constat posé, toutefois, les choix qui s’offraient aux autorités étaient multiples. Ils s’appuyaient sur différentes conceptions des risques et de leur gestion. Parmi celles-ci, les gouvernements ont rapidement retenu les stratégies qui émergeaient des modèles numériques.

Générant des projections hypersensibles aux hypothèses, mais facilement explicables, ces modèles sont de véritables images de Rorschach qui ont permis aux autorités d’y projeter leurs peurs pour retrouver un semblant de certitude et de crédibilité. Ce faisant, on a largement mis de côté, particulièrement dans les premières semaines, les approches plus douces et plus équilibrées, mais moins quantitatives. Avec le recul, toutefois, la comparaison du degré de dureté des mesures imposées et du succès durable de la maîtrise de la pandémie suggère fortement que d’autres approches auraient été possibles, à condition, bien sûr, de reconnaître les limites de l’épidémiologie numérique telle qu’elle est pratiquée de nos jours.

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Ce texte est un extrait de l’ouvrage «Pandémie : quand la raison tombe malade», qui paraîtra chez Boréal ce mardi, le 24 novembre. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.