Éthique de la sélection animale

LA SCIENCE DANS SES MOTS / La sélection [des animaux pour la reproduction] repose sur des objectifs différents selon les espèces. Si l’on commence par la production de lait, on voit que la vache domine largement les autres espèces, tels la bufflonne, la chèvre ou le mouton. Une vache laitière de race Holstein peut donner jusqu’à 32 000 kg de lait par an, ce qui représente 134 000 tasses de lait, une tonne de protéines, ou l’équivalent de 22 000 douzaines d’œufs, 5000 poulets, 250 porcs ou 50 bœufs.

Du point de vue physiologique, nous sommes passés d’animaux qui pouvaient nourrir un, parfois deux veaux pendant trois à quatre mois à des machines biologiques pouvant nourrir plusieurs familles pour toute une année en produisant jusqu’à quarante litres de lait par jour. Cette transformation est due à la sélection génétique qui a permis de sélectionner graduellement les meilleures productrices et de les croiser avec les taureaux eux-mêmes issus des meilleures lignées. Il est clair que cette spécialisation progressive, pratiquée en parallèle sur plusieurs races de vaches laitières, a eu comme conséquence une perte de diversité génétique. (…)

Chaque production a ses particularités, mais la productivité domine la sélection génétique chez toutes les espèces agricoles, ce qui implique des traitements particuliers des animaux. La poule pondeuse est le résultat d’une sélection très poussée et peu de lignées sont nécessaires pour fournir les centaines de millions d’oeufs que nous consommons chaque jour. La production demande par contre d’éliminer tous les mâles qui ne pondent pas et, comme la semence n’est pas sexée chez cette espèce, des milliards de poussins mâles ne voient pas la deuxième journée de leur vie, alors que les femelles sont sélectionnées pour leur capacité strictement reproductrice.

Les poulets de chair, à l’opposé, sont tellement performants que les reproducteurs doivent être mis à la diète pour se rendre à l’âge adulte. En effet, leur efficacité alimentaire est telle que la croissance de leur chair est plus rapide que celle des os, entraînant la nécessité d’abattre les animaux destinés à la consommation avant que leur poids engendre des fractures. Malgré une diversité génétique particulièrement grande chez les oiseaux domestiques au début du xxe siècle, le nombre de lignées utilisées pour 99 % de la production d’oeufs ou de poulet de chair est très limité. Heureusement, il reste des éleveurs qui se font un plaisir, ou le devoir, de garder des races exotiques, uniques ou différentes, malgré la faible rentabilité de ces dernières. Chez la poule et le porc, l’utilisation de la génomique croît rapidement et continue d’accélérer la concentration génétique. Or, bien que cet outil pourrait servir à reconnaître et à disséminer la diversité génétique, il semble que ce ne soit pas encore le cas.

Finalement, la modification génétique par transgénèse est disponible depuis une vingtaine d’années, mais peine à se trouver une utilité en production animale. L’introduction d’un gène étranger transmissible à la génération suivante et une délétion ciblée sont en effet techniquement disponibles depuis 1985, mais les applications en élevage n’ont pas obtenu l’assentiment social nécessaire à leur commercialisation. Par ailleurs, il semble inutile de tenter de modifier les gènes pour accélérer davantage la croissance chez le porc ou le poulet, qui ont déjà des rendements biologiques simplement extraordinaires, ou encore de maximiser la production de lait chez la vache, qui rivalise déjà avec des athlètes olympiques en matière de dépense énergétique.

Les applications particulières, comme l’absence de corne chez la vache ou la sélection du sexe chez les poulets, obtiennent une certaine sympathie chez les consommateurs, sans pour autant obtenir l’aval des groupes de pression anti-technologies en agriculture. L’arrivée de puissants outils de modification génétique ciblée, tels que CRISPR-Cas93, ouvre la porte à une prétendue facilité technique, mais ne rend pas nécessairement plus facile l’adoption des produits par les consommateurs.

Avec la perte de diversité génétique, on se dirige chez plusieurs espèces vers une plus grande vulnérabilité aux maladies virales et bactériennes, ce qui pourrait être éventuellement contrecarré par la modification génétique, mais il s’agit ici d’une spirale à sens unique. Si des animaux sont sélectionnés pour leur résistance à un virus particulier, la diversité génétique en sera réduite et le prochain virus qui se sera adapté à ce génotype fera encore plus de dommages.

Ce texte est un extrait de l’ouvrage collectif «L’éthique du hamburger. Penser l’agriculture et l’alimentation au XXIe siècle», paru cet hiver aux Presses de l’Université Laval sous la direction de Lyne Létourneau et de Louis-Étienne Pigeon. Reproduit avec permission.

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