D'autisme, de pesticides et de PR

BLOGUE / À première vue, quand un groupe d'intérêt publie un rapport qui s'appuie sur 158 études scientifiques, il y a de quoi se réjouir. On déplore constamment que la science a de la misère à se frayer un chemin jusque dans les débats publics, alors on ne va quand même pas bouder ce plaisir, hein ? Mais en cette matière comme en tant d'autres, le diable se cache souvent dans les détails, et le rapport de la Fondation David-Suzuki sur le lien entre autisme et pesticides en est simplement une preuve de plus.

Le rapport, paru la semaine dernière, est disponible ici. Il se présente comme une «revue de la littérature scientifique» et montre explicitement du doigt les pesticides comme une cause majeure, sinon la principale, de la hausse fulgurante des diagnostics d'autisme au cours des 20 dernières années — le nombre a été multiplié par presque 10 chez les élèves du Québec depuis 2001, d'après un graphique du rapport.

Le document a eu un bel écho, étant repris par plusieurs médias, malheureusement pas toujours de manière très critique — mais des fois oui, quand même. En fait, même le premier ministre François Legault a été cité comme qualifiant le phénomène de «grave» et «inquiétant», c'est tout dire. Alors il vaut la peine de regarder ce rapport de plus près. Voici ce que j'en retiens, en vrac :

- Vous avez dit «études» ? La bibliographie du rapport comporte bel et bien 158 références, mais ces «158 études» ne sont pas toutes des études à proprement parler, et celles qui en sont ne portent pas toutes sur le lien allégué entre les pesticides et l'autisme. On y trouve des rapports gouvernementaux, des études sur l'inflammation des poumons par des polluants (réf. 31), sur l'effet des polluants sur les mitochondries (partie des cellules qui fournit de l'énergie à la cellule, réf. 33), etc. Il y a aussi des études qui portent sur l'effet de la pollution en général sur l'autisme, dans lesquelles les pesticides sont décrits comme un facteur environnemental parmi d'autres, sans plus.

- Pas toutes pertinentes. Il y a bel et bien, dans ces références, des études qui suggèrent vraiment un lien entre les pesticides et l'autisme. La Fondation David-Suzuki en a d'ailleurs trouvé un assez bon nombre, disons-le. Mais même parmi elles, il s'en trouve qui ne sont pas aussi pertinentes qu'il n'y paraît. Quelques unes portent sur le DDT (et son dérivé, le DDE), un insecticide qui a été interdit d'utilisation au Canada... dans les années 70. Quelques autres examinent les effets d'un autre insecticide, le chlorpyrifos, dont le Canada s'apprête déjà à interdire la plupart des usages agricoles.

- Samsel et Seneff. Tant qu'à être dans ces études-là : sérieusement, Fondation David-Suzuki ? Samsel et Seneff ? Plusieurs «études» d'Anthony Samsel et Stephanie Seneff ?!? Eux qui ne sont vraiment pas des experts en toxicologie, le premier étant consultant pro bono en environnement et la seconde, chercheuse en informatique ? Eux qui ont lié le glyphosate (l'herbicide le plus vendu dans le monde) à littéralement toutes les maladies modernes, allant de l'autisme à l'obésité en passant par le cancer et quoi d'autre encore ? Eux dont les articles ont été totalement anéantis par à peu près tous les vrais experts qui ont perdu leur temps à les lire ? À quoi on joue là, au juste ?

Écoutez, même de proches collaborateurs de Gilles-Éric Séralini ont descendu les «études» de Samsel et Seneff en flamme. Pour mémoire, M. Séralini est l'auteur principal de la tristement célèbre étude de 2012 qui prétendait «prouver» que les OGM étaient cancérigènes, mais dont les faiblesses méthodologiques étaient immenses et dont les résultats ont ensuite été intégralement contredits par d'autres études mieux faites. Il a la réputation (amplement méritée) d'être extrêmement et inutilement alarmiste. Eh bien deux de ses collaborateurs ont conclu en 2017 que «les mécanismes et le vaste éventail de conditions médicales que Samsel et Seneff font remonter au glyphosate dans leurs commentaires sont au mieux des théories sans substance, des spéculations, ou simplement incorrectes».

Si même des chercheurs à la réputation un brin sulfureuse comme eux s'en distancient, ça en dit long sur la valeur de ces travaux. Or le rapport de la Fondation David-Suzuki cite plusieurs articles de Samsel et Seneff et consacre quelques paragraphes à défendre (en suivant une logique douteuse) leur crédibilité. Pincez-moi quelqu'un, je dois être en train de faire un cauchemar.

- Angles morts. Au-delà des références pas directement pertinentes et des sources douteuses — j'imagine que l'Alternative Medicine Review (réf. 132) a l'air pas si mal quand on cite Samsel et Seneff, joual-vert j'en reviens toujours pas de celle-là —, je répète qu'il y a d'authentiques études faites par des chercheurs sérieux qui suggèrent un lien possible entre l'autisme et les pesticides. On ne peut pas dire que le rapport de la Fondation David-Suzuki est basé uniquement sur du vent. Mais on peut certainement en dire qu'il a un angle mort é-nor-me : la génétique.

Le document passe très rapidement (en page 4) sur les causes génétiques de l'autisme, essentiellement pour en minimiser l'importance. Or nombre d'études récentes montrent justement que l'on a affaire à un phénomène très principalement génétique, mais la pas-si-bien-nommée «revue de littérature» de la Fondation David-Suzuki n'en dit absolument rien. Pas un mot sur la plus vaste étude jamais entreprise sur la question, pourtant parue cet été, qui a conclu que l'autisme est «héritable» (lire : génétique) à 80 %. Pas un mot sur celle-ci, parue en 2017, qui place l'héritabilité à 83 % et la part de l'environnement à 17 %. Pas un mot sur cette méta-analyse qui a agrégé les données des études de jumeaux sur l'autisme et a chiffré la part des gènes entre 64 et 91 %. Et j'en passe.

Or si l'environnement joue un si faible rôle, alors l'«hypothèse» avancée et présentée comme une quasi certitude par la Fondation David-Suzuki ne tient absolument pas la route : des facteurs secondaires ne peuvent pas expliquer (en tout cas, pas plus que très partiellement) que le nombre de cas ait été multiplié par 10. Et c'est encore moins plausible quand, comme la FDS, on se concentre uniquement sur une petite partie de ces facteurs environnementaux (les pesticides, mais on soupçonne bien d'autres causes environnementales par ailleurs).

Alors il faut logiquement regarder du côté des diagnostics (critères différents, meilleur dépistage, sensibilisation des milieux médicaux et de l'éducation, remplacement de diagnostics antérieurs par l'autisme, etc.) pour expliquer la hausse des cas. Mais la «revue de littérature» passe tout aussi rapidement là-dessus que pour les gènes, encore ici pour en minimiser l'importance. Et elle passe complètement sous silence des études comme celle-ci, par exemple, qui a trouvé qu'une part appréciable de ceux qui ont reçu un diagnostic de «trouble de développement du langage» dans les années 1980 auraient très probablement été considérés comme autistes s'ils étaient nés 20 ans plus tard.

Notons que tout ceci est entièrement cohérent avec les réactions d'experts quand sort une étude liant autisme et pesticides. Ils font presque tous valoir que l'on a affaire d'abord et avant tout à une question de gène et de diagnostic (voir ici, ici et ici).

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Il n'y a pas 56 conclusions possibles à tout ceci : la FDS est partie avec une conclusion choisie à l'avance, qui cadrait avec son idéologie et avec le message politique et alarmiste qu'elle voulait véhiculer, alors elle s'est fabriqué une «revue de littérature» taillée sur mesure. Il fallait laisser entendre le plus clairement possible que les pesticides sont derrière la hausse des cas d'autisme, alors exit les causes à quelque 80 % génétiques, exit les questions de diagnostic. Et s'il faut gratter les fonds de tiroir jusque dans leurs racoins les plus obscurs pour grossir la «revue de littérature» avec des travaux non-pertinents ou spectaculairement faibles, so be it, comme on dit.

À sa décharge, le document comporte une section «Méthodologie» où l'on peut lire que la revue a été faite en utilisant uniquement des noms de pesticides comme mots-clefs. Et où il est spécifié que «cet examen n'a pas été conçu pour être exhaustif». À la décharge de sa première auteure, la directrice scientifique de la FDS Louise Hénaut-Éthier, elle a explicitement mentionné au Journal de Montréal que «je ne peux pas répondre sans équivoque : “les pesticides causent l’autisme”. Scientifiquement, je n’ai pas le droit». Elle affirme qu'elle et son rapport ne font qu'invoquer le principe de précaution.

Mais franchement, ça me semble tenir davantage du sauf-conduit commode que de la nuance sérieuse. Après avoir passé 30 pages à présenter une version partielle et déformante de la littérature scientifique, il suffirait d'enterrer une petite phrase en fin de document pour s'en dédouaner ? Après avoir martelé le message alarmiste «les pesticides causent l'autisme» sur toutes les tribunes disponibles (et en sachant très bien qu'il serait souvent relayé tel quel dans les médias et sur les réseaux sociaux), il suffirait d'une petite phrase pour faire semblant qu'on n'a pas dit ce qu'on vient de dire ?

À cet égard, la conclusion du document est assez parlante (mes soulignements) :

Il n'y a pas beaucoup de place pour le doute dans ce paragraphe. «Série de risques», «nous devons restreindre fortement [les pesticides]», «risques et coûts trop élevés», «on ne peut plus fermer les yeux» : si les nuances avaient vraiment importé aux yeux de la FDS, on les aurait retrouvées dans sa conclusion. Elles n'y sont pas. Et ce n'est pas en vertu du «principe de précaution», qui n'y est pas davantage mentionné, que l'on sonne l'alarme ici.

Voilà qui, je crois, (re-re)démontre à quel genre de document nous avons affaire ici. Ceci n'est pas une revue de littérature scientifique faite dans le but de comprendre un enjeu. C'est un exercice de PR. Rien de plus.

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