Dans les yeux d'un daltonien

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «On nous annonce des lunettes «magiques» qui permettrait aux daltoniens de voir les couleurs. Je suis moi-même daltonien et je ne comprends pas comment ces lunettes pourraient me permettre de nommer une couleur spécifique. Comment pourrais-je nommer une couleur que je n’ai jamais vue, ni jamais identifiée ?», demande Bertrand Bouchard, de Beauport.

Il existe effectivement des lunettes dont les fabricants prétendent, ou du moins laissent entendre à mots plus ou moins couverts, qu’elles restituent aux daltoniens la vision des couleurs. Par exemple sur le site d’EnChroma, une des principales marques de ces verres, on promet des «couleurs et une clarté qui vont changer votre vie» et l’on propose aux gens qui peinent à distinguer certaines couleurs de «découvrir ce que cela signifie de vivre sa vie avec une perspective plus colorée». Plusieurs exergues (dithyrambiques) d’articles parus dans les médias y sont aussi présentés, et eux sont encore plus explicites. En voici un exemple : «Ils [ceux qui achètent des EnChroma] voient les vraies couleurs pour la toute première fois.»

Mais comme c’est souvent le cas avec les sites d’entreprise, il y a une bonne part de marketing dans tout cela, comme en fait foi la petite «note légale» publiée tout au bas de la page web : «Les verres EnChroma sont un dispositif d’assistance optique qui améliore la discrimination des couleurs chez les personnes daltoniennes ; ils ne guérissent pas du daltonisme. Les résultats peuvent varier selon le type et le degré de daltonisme. (Mon soulignement.)

Le mot-clef, ici, est vraiment discrimination, car comme l’explique Christian Salesse, professeur d’ophtalmologie de l’Université Laval, «ces verres vont permettre à certaines personnes qui sont déficientes dans la vision des couleur de voir des niveaux de couleurs qui sont différents. Et donc ça donne l’impression de détecter des couleurs différentes mais ça ne règle pas le daltonisme. (…) Il n’y a rien que ces verres-là règlent complètement, il faut être clair».

Il est très ardu de se représenter exactement et concrètement la différence que cela peut faire aux yeux d’un daltonien, dit M. Salesse, car cela demanderait de se mettre dans sa tête, essentiellement. Si bien qu’il est impossible de répondre directement à la question de M. Bouchard, puisque on ne sait pas vraiment la différence que ces verres feraient pour lui. Mais disons tout de même ceci. Il existe des simulateurs de daltonisme en ligne, qui consistent à présenter des points de couleur ou des photos avec des filtres qui enlèvent le rouge ou le vert, qui sont habituellement les couleurs que les daltoniens ont du mal à percevoir (il arrive aussi que ce soit le bleu, mais cette forme de daltonisme plus rare).

Quand on regarde ces images, on voit tout de suite que les rouges, les verts et les jaunes deviennent tous comme des tons de jaune-brun, et que certaines teintes qui sont manifestement différentes pour un œil fonctionnel apparaissent identiques pour un daltonien. On peut donc imaginer que des verres comme ceux d’EnChroma accentuent ces différences. Les couleurs, notons-le, restent toujours dans la même palette jaune-brun, mais là où il y avait deux couleurs identiques aux yeux des daltoniens, il y aura désormais deux tons différents.

Mais j’insiste, on est dans l’imagination, ici. «C’est très difficile à savoir vraiment, souligne M. Salesse, mais c’est sûr que cela ne redonne pas une vision des couleurs complètes.»

Cela pourrait d’ailleurs difficilement être le cas, explique le chercheur, puisque ces verres agissent comme des filtres, ce qui signifie qu’ils n’ajoutent pas d’information visuelle, au contraire ils en enlèvent. Cela change l’apparence des couleurs, ce qui peut amener certaines personnes à distinguer des couleurs qui leurs semblaient pareilles, mais cela ne leur permet pas de les percevoir pleinement.

Et comme l’indiquent la petite note de bas de page sur le site d’EnChroma, cela ne fonctionne pas pour tout le monde, car le daltonisme peut prendre des formes et avoir des causes diverses. L’œil humain perçoit les couleurs grâce à des récepteurs nommés cônes, à cause de leur forme (nous avons aussi des «bâtonnets» pour la vision en noir et blanc, mais c’est une autre question). Ces cônes viennent en trois sortes pour voir les trois couleurs dites primaires : le bleu, le rouge et le vert.

Certaines personnes naissent avec une seule sorte de cône et ne perçoivent donc qu’une seule couleur. «Ces gens-là, les verres comme ceux d’EnChroma ne doivent pas du tout les aider, mais on parle quand même ici d’environ 1 personne sur 1 million», estime M. Salesse. D’autres naissent avec deux cônes différents (donc il leur en manque un) — «ceux à qui il manque les cônes rouges, ça ne les aidera pas des masses», dit-il. Et d’autres encore naissent avec tous leurs cônes, mais l’un d’entre eux est moins fonctionnel pour une raison ou pour une autre — les gènes responsables de l’expression des pigments de ces cônes peuvent être défectueux, un gène codant pour l’une ou l’autre des protéines impliquées dans la «phototransduction» (quand la lumière captée par le pigment du cône est transformée en signal nerveux) peut être muté, etc.

Dans tous les cas, les verres pour «corriger» le daltonisme ne peuvent rien pour les gens qui ne perçoivent pas le bleu. Cela peut mieux fonctionner pour les gens que les ophtalmologistes appellent les «protans» (cônes rouges affectés) et les «deutérans» (cônes verts affectés), mais encore là, cela peut varier d’une personne à l’autre, dit M. Salesse.

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