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COVID-19: petite mise à jour sur les écoles

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Mine de rien, il y a un bon petit paquet d'études sur la propagation de la COVID-19 dans les écoles qui sont sorties depuis deux ou trois semaines. Alors que l'on commence (à peine) à pouvoir voir quel genre d'effet la réouverture des écoles a eu au Québec et que le déconfinement annoncé fait grincer quelques dents, je pense qu'il vaut la peine de faire une petite mise à jour.

Depuis le début de la pandémie, s'il faut le rappeler, un peu tout le monde se questionne sur le rôle des enfants et des écoles. A priori, on avait toutes les raisons de s'attendre à ce que les enfants soient des vecteurs importants de propagation, pour la simple et bonne raison que c'est ce qui arrive avec la plupart des autres virus respiratoires. Mais voilà, les 0-12 ans sont continuellement sous-représentés dans les statistiques de COVID, et ce dans tous les pays. Il est possible que c'est parce qu'on les teste moins, ce qui serait cohérent avec le fait qu'ils montrent moins de symptômes que les adultes. Mais il se peut aussi qu'ils soient moins susceptibles de l'attraper (et peut-être de la transmettre), ce qui serait cohérent avec le fait que le récepteur cellulaire auquel le nouveau coronavirus s'accroche, le dénommé ACE-2, est moins exprimé chez les enfants que chez les adultes.

Comme je l'écrivais récemment, on trouve des études qui tombent des «deux bords», pour ainsi dire : certaines suggèrent que les écoles/enfants sont des moteurs actifs de la pandémie, alors que d'autres concluent au contraire que les cas trouvés dans les écoles sont simplement le reflet de ce qui circule plus largement dans la communauté. Cependant, il semble qu'une bonne partie des études les plus récentes penchent du même côté, soit celui qui dit que même s'il y a, bien évidemment, un peu de contagion dans les écoles, elle est passablement faible — bref, que le moteur de l'épidémie est ailleurs, chez les adultes. C'est du moins le portrait qui se dégage de la dernière mise à jour à ce sujet du NCCMT, un groupe de recherche en santé publique rattaché à l'Université McMaster.

En outre, et c'est un point fondamental ici, plusieurs (pas toutes, mais quand même) de ces études-là s'appuient sur des données pas mal plus solides que les précédentes. Un grand reproche que l'on faisait, avec raison d'ailleurs, aux travaux concluant que les enfants/écoles ne jouent pas un rôle majeur dans la transmission de la COVID-19 est que la plupart d'entre elles se contentent de comparer le nombre de cas détectés par tranche d'âge. Or si les enfants font moins de symptômes, alors on va forcément moins les tester et on détectera moins de cas chez eux — ce qui va créer l'illusion qu'ils attrapent et/ou transmettent moins la COVID-19. À cela, les auteurs de ces études répondaient que quand on regarde les employés des écoles, qui sont des adultes et donc ne sont pas supposés être moins testés, on ne voit pas plus de cas chez eux. Ce qui est vrai, mais cela restait quand même une limite importante de ces études-là.

Cependant, parmi les nouvelles études qui sont apparues sur les «radars» du NCCMT, neuf ont utilisés des échantillons aléatoires d'étudiants (donc sans égard à la présence de symptôme) et plusieurs autres étaient des études de «surveillance» qui ont retracé les contacts d'enfants infectieux et les ont tous testés (avec ou sans symptômes, eux aussi) pour voir à quel point le virus s'était répandu dans ces réseaux-là. Dans l'ensemble, ces études ont trouvé très, très peu de cas, très peu d'éclosions, même en «suivant la trace» de cas confirmés par PCR.

On ne les passera pas en revue une par une mais, question d'illustrer de quoi on parle, je mentionnerai tout de même celle-ci, de la Santé publique européenne, parue en janvier. L'exercice a consisté à retracer tous les contacts de 13 enfants positifs de 5 à 13 ans dans deux comtés norvégiens. Une bonne majorité de leurs contacts (près de 300) ont été testés. Résultat : moins de 1 % des contacts-enfants et moins de 2 % des contacts-adultes étaient positifs.

Évidemment, 13 jeunes, ce n'est pas un gros échantillon, mais rappelons que c'est cohérent avec d'autres études du même genre, notamment en Australie, qui ont retracé les contacts de «cas index» et n'ont trouvé que très peu de «cas secondaires» (infectés par les cas index).

Quelques autres études sur la question ont été publiées depuis la dernière mise à jour du NCCMT (voir ici, ici et ici, c'est du moins ce que j'ai pu trouver). Dans l'ensemble, elles «disculpent» elles aussi en bonne partie les écoles, mais leurs données ne sont pas aussi détaillées et solides que celles dont je viens de parler. Il y a par ailleurs eu celle-ci, parue dans l'American Journal of Epidemiology, qui a conclu que les fermetures d'écoles sont, avec les confinements complets, parmi les mesures les plus efficaces pour freiner la COVID-19, mais ces données-là non plus ne sont pas très détaillées (comparaisons entre pays).

Personne, s'il est besoin de le préciser, ne dit que les enfants sont complètement «immunisés» à la COVID-19 et qu'il n'y a aucune transmission qui survient à l'école. En fait, c'est une absolue certitude qu'il y en a. Mais il semble d'après tous ces résultats qu'il n'y en a pas assez pour que les enfants/écoles soient un moteur le moindrement important de l'épidémie.

Cela dit, l'affaire avec ces études-là, c'est qu'elles ont toutes été faites dans des pays particuliers, avec des mesures sanitaires (masques à partir de telle ou telle année, efforts inégaux de ventilation, etc.) qui ne sont pas pareilles partout, des traits culturels qui varient, etc. Alors ça donne une «idée» de ce qui est en train de se passer chez nous, sans nécessairement en être le reflet fidèle.

À cet égard, le collègue de La Presse Pierre-André Normandin écrivait récemment que la baisse généralisée des nouveaux cas qu'on observe au Québec depuis une couple de semaines prévaut dans toutes les tranches d'âge, sauf chez les 0-9 ans — qui ont repris l'école en «présentiel» le 11 janvier dernier, rappelons-le. J'ai refait essentiellement le même exercice que lui à partir des données de l'INSPQ de manière à faire ressortir les tendances à partir du 1er janvier pour les 0-9 ans, les 10-19 ans et les «adultes» (20 et +). Tout dans le graphique suivant est exprimé en «base 100», comme on dit : le 1er janvier «vaut» 100 %, et tout ce qui suit est exprimé comme une proportion de ce point de départ (par exemple, une journée à 110 équivaut à 10 % de plus que le point de départ, une journée à 80 correspond à 20 % de moins que le point de départ, etc.). Cela donne ceci :

Il est indéniable que, comme l'indiquait Pierre-André, la baisse chez les 0-9 ans s'est arrêtée environ 10 jours après le retour en classe — et rappelons ici qu'il y a toujours un délai entre l'entrée en vigueur d'une mesure et son effet sur les courbes, parce que le virus a un délai d'incubation. Et comme la COVID continue de reculer dans toutes les autres tranches d'âge, il semble assez évident que c'est la transmission à l'école qui est en cause. Du moins je ne vois pas ce qui pourrait expliquer ça à part le retour en classe, mais bon, peut-être aussi qu'il m'en manque un bout. Vous me direz ce que vous en pensez.

Or d'un autre côté, ce n'est pas assez pour faire une grosse différence dans le portrait global. Les 0-9 ans ont atteint leur «creux» vers les 18-19 janvier, avec environ 120 à 130 cas par jour. À la fin du mois (et des données disponibles), ils étaient à 160-170. Donc on parle d'une quarantaine de cas supplémentaires par jour à l'échelle du Québec — et sur la moyenne mobile sur sept jours, la différence n'est que d'une vingtaine de cas de plus. Ce n'est pas grand-chose, et pas assez pour inverser la tendance générale, qui se poursuit dans tous les autres groupes d'âge.

Tout cela me semble assez cohérent avec ce que l'on sait de la COVID-19 dans l'ensemble. D'une part, il y a un certain niveau de transmission dans les écoles, si bien qu'en y retournant, les 0-9 ans ont accru leurs contacts sociaux et par le fait même leur risque d'être infectés. C'est même suffisant pour que les enfants aillent à contre-courant de la tendance générale, signe qu'il y a assez de contagion pour que les écoles aient «leur» dynamique bien à elles, qui ne serait donc pas qu'un reflet complètement passif de la transmission communautaire générale. Mais, d'autre part, ce n'est pas suffisant pour (re)démarrer une flambée chez les ados et les adultes.

Du moins «pas encore», me répondront certains. Et c'est vrai qu'on n'a peut-être pas encore assez long de données pour le voir, disons-le. Mais le hic, ici, c'est qu'on risque de ne jamais le savoir parce qu'avec le déconfinement qui va commencer bientôt dans quelques régions, si les cas repartent à la hausse, il sera probablement très difficile, sinon impossible, de distinguer le rôle du relâchement de celui des écoles.

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