Contagion

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / Les uns diront que c'était inévitable. Les autres répondront qu'au contraire, si les dirigeants des bras médicaux et scientifiques du gouvernement américain s'étaient tenus debout, ça ne serait pas arrivé. Mais quoi qu'il en soit, here we are, comme ils disent au sud de la frontière : c'est arrivé. Cette habitude qu'a l'administration Trump de faire pression sur des parties du gouvernement qui devraient rester indépendantes a fini par entacher la crédibilité du futur vaccin contre la COVID-19 (entre autres choses).

Deux développements récents le montrent assez clairement, je pense. D'abord, ce sondage commandé par le magazine médical STAT, qui indique qu'une vaste majorité (78 %) d'Américains s'inquiètent désormais de ce que l'approbation du futur vaccin contre la COVID-19 sera surtout déterminée par la politique plutôt que par la science. Sans surprise, les électeurs démocrates sont plus nombreux (82 %) à le penser, mais l'idée rallie également une bonne majorité de républicains (72 %).

Malgré cela, plus des deux tiers (68 %) estiment que la Food and Drug Administration (FDA), à qui reviendra la décision finale, n'autorisera pas la mise en marché d'un vaccin qui ne serait pas sécuritaire. Mais ils sont quand même 83 % à s'inquiéter de l'innocuité du vaccin s'il est mis en marché trop rapidement.

STAT suggère un lien (juste, il me semble) entre cette méfiance et le fait que la FDA a semblé céder à des pressions du président Donald Trump à deux reprises ces derniers mois. En mars dernier, quand elle a donné une «autorisation d'urgence» au médicament anti-paludique qu'est l'hydroxychloroquine, malgré des preuves très minces d'efficacité contre la COVID-19 — la FDA est éventuellement revenue sur sa décision après la publication de plusieurs études négatives. Puis, la semaine dernière, quand la FDA a donné le même genre d'approbation d'urgence à l'utilisation de plasma de patients guéris de la COVID-19 (qui contiennent donc des anticorps contre le coronavirus).

La FDA a alors parlé d'une «percée médicale» et M. Trump a évoqué «des milliers et des milliers de vies sauvées», mais dans les faits, l'efficacité de ce plasma, si elle est manifestement plus réelle que celle de l'hydroxychloroquine, n'est pas encore bien mesurée. Ajoutons que la columnist de STAT qui résume la situation n'est pas le premier à faire un lien entre ces pressions du président et la perte de crédibilité de la FDA.

Le second développement récent est cette lettre ouverte publiée hier dans le New York Times, intitulée «On en est là : ignorez le CDC (la santé publique américaine)». Le texte fait référence aux nouvelles lignes directrices du CDC au sujet du dépistage de la COVID-19, lignes qui semblent écarter les asymptomatiques — alors qu'à peu près tout ce qui se fait d'épidémiologistes dans le monde insiste depuis des mois pour qu'on les teste davantage, puisque on les soupçonne d'être des acteurs-clef dans la transmission de la maladie. D'autres, avant cette lettre ouverte, avaient dénoncé cette décision, mais ses auteurs sont des gens dont l'avis risque de porter : Harold Varmus, ancien directeur des National Institutes of Health (NIH, principal bailleur de fonds de la recherche biomédicale aux États-Unis) et Rajiv Shah, président de la Rockfeller Foundation, organisme qui subventionne lui aussi la recherche en sciences de la vie.

Bref, il semble effectivement qu'on soit rendu là : à un point où non seulement ceux qui se méfiaient déjà des instances scientifiques et sanitaires le font toujours autant, mais où même les milieux médicaux et scientifiques ne leur reconnaissent plus la même crédibilité qu'avant. À une époque où les réseaux sociaux amplifient toutes sortes de rumeurs, offrant aux anti-vaccin un champ de bataille qui les avantage : On. N'avait. Pas. Besoin. De. Ça. Jeez...

Tout n'est pas perdu, remarquez. Aux dernières nouvelles, Dr Anthony Fauci, l'actuel directeur du NIH, jouissait encore d'une certaine aura pour avoir «osé» corriger des remarques fausses de M. Trump au sujet du coronavirus. Près des deux tiers des Américains lui faisaient toujours confiance en juillet.

Mais dans l'ensemble, rien de tout cela ne laisse présager grand-chose de bon. Pour bien gérer les questions de santé publique, les autorités sanitaires ont souvent besoin de convaincre la population, du moins autant de gens que possible. Pour ce faire, elles doivent inspirer confiance, on doit pouvoir raisonnablement penser que ses conseils sont motivés par des résultats scientifiques. Pas par des impératifs politiciens.

Espérons maintenant que cette «contagion» ne nous affectera pas trop de ce côté-ci de la frontière...

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Précision : une version antérieure de ce texte a été modifiée pour corriger le poste de Dr Fauci, qui dirige le NIH et non le CDC tel qu'indiqué précédemment.