ACFAS: encore plus de découvertes

GATINEAU — Toute la semaine, des milliers de scientifiques ont convergé vers l'Université du Québec en Outaouais, où s'est tenu le 87e congrès annuel de l'ACFAS, l'Association francophone pour le savoir. Chaque jour, Le Soleil vous a résumé un de ces travaux, mais comme il y avait beaucoup plus de découvertes intéressantes présentées à cet événement, nous vous en proposons quelques-unes de plus, colligées ici et là pendant la semaine.

Durcissement des peines au Canada

Les juges canadiens semblent adopter une ligne de plus en plus dure à l’égard des criminels de tous poils depuis une quinzaine d’années. En tout cas, ils imposent plus souvent des peines de prison et ont moins recours à la probation, a trouvé Jean-Denis David, doctorant en sociologie à l’Université McGill.

Alors qu’en 2005-06, environ 37% des causes criminelles se soldaient par une incarcération comme peine principale, cette proportion a progressivement augmenté par la suite et atteignait 44 % en 2016-17, a indiqué M. David lors d’une présentation, lundi. À l’inverse, la proportion des criminels qui s’en sont tirés avec une probation est passé de 34 à 30 % au cours de la même période, et les amendes ont légèrement reculé elles aussi (29 à 27 %).

Fait à noter, insiste M. David, cette tendance «n’est pas due à un changement dans le type d’infractions vues par les tribunaux», puisque les tendances sont les mêmes pour tous les types de crimes (contre la personne, contre les biens, contre l’administration de la justice et pour les autres infractions au Code criminel et aux lois fédérales).

«Donc on peut en déduire qu’on est devant un durcissement dans les peines utilisées par les juges, même si c’est encore trop tôt dans l’analyse pour dire qu’il n’y a pas d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte», dit M. David.

Notons que ce durcissement semble se produire surtout dans les Prairies et qu’on ne l’observe pas au Québec et en Ontario, pour des raisons que le juriste n’a pas encore pu élucider.

Le cannabis mène à la dépression… et vice-versa ?

«Ça fait presque 20 ans qu’on étudie le lien entre la dépression et le cannabis. Ce qu’on a trouvé, c’est le THC [le principal «ingrédient actif» de la marijuana, ndlr] a un effet relaxant dans l’immédiat, mais le problème est que lorsqu’on le consomme à long terme, il devient dépressogène», selon la psychiatre et chercheuse de McGill Gabriella Gobbi. Chez les ados, a-t-elle trouvé, la consommation est associée à un risque de dépression accru de 37 %.

Il s’agit là d’un des principaux résultats d’une «méta-analyse» (les échantillons de plusieurs études mis ensemble) qu’elle et des collègues ont publiée en février dans la revue médicale JAMA – Psychiatry, et que Dre Gobbi a présentée mercredi, à l’ACFAS.

Le risque supplémentaire est plutôt modeste, admet-elle. «Dans les études qui considèrent tous les facteurs de dépression ensemble, comme les antécédents personnels, la dépression chez les parents, l’alcool et le cannabis, le risque est multiplié par 6 chez les ados. Mais quand même, quand je contrôle pour tous ces facteurs-là, il reste 37 % plus de dépressions.» Ce qui, compte tenu de l’usage répandu de la marijuana, peut représenter beaucoup de dépressions supplémentaires à l’échelle de la population.

Dre Gobbi est convaincue que c’est le «pot» qui mène à la dépression, et non les ados qui sont plus attirés vers les drogues quand ils ne vont pas bien. Cependant, d’autres résultats présentés lors du même colloque suggèrent que cela peut aller dans les deux sens. Étudiante à la maîtrise à McGill, Despina Bolanis a analysé les données d’une vaste enquête sur le développement des enfants (ELDEQ), incluant 2000 jeunes nés en 1997 et 1998. Comme l’enquête comprenait des questions sur la consommation de marijuana et sur la dépression à 15 et à 17 ans, elle en a profité pour voir si l’un pouvait mener à l’autre.

Et il semble que c’est effectivement le cas. Dans les données de l’ELDEQ, les ados qui consommaient deux fois ou plus par semaine à 15 ans avaient un risque suicidaire 2,2 fois plus élevé à 17 ans, et à l’inverse, les ados qui étaient déprimés à 15 ans avaient 1,9 fois plus de chance de consommer du cannabis au moins deux fois par semaine à 17 ans.

Les anglophones aiment le bilinguisme… surtout en théorie

Dans les provinces anglophones, les deux tiers (67 %) des gens appuient l’idée du bilinguisme officiel, a trouvé le chercheur de l’Université d’Ottawa Luc Turgeon. Mais cet appui descend jusqu’à environ la moitié (53 %) quand on lui donne une tournure plus concrète, comme d’exiger des hauts fonctionnaires fédéraux qu’ils maîtrisent les deux langues.

Ce sont là les résultats d’un sondage mené auprès de 6400 personnes «non-francophones» d’un océan à l’autre en 2014, et dont M. Turgeon a présenté les résultats cette semaine, à l’ACFAS.

Exception faite du Nouveau-Brunswick (62 % d’appui pour l’idée générale et seulement 39 % en faveur du bilinguisme des hauts fonctionnaires), où d’âpres débats ont eu lieu à ce sujet ces dernières années, c’est dans les Maritimes que le bilinguisme est le plus «populaire», recevant entre 75 et 80 % d’appui. En Ontario, siège du gouvernement, cette faveur atteint après de 71 %, mais elle descend à autour de 60 % dans les provinces de l’Ouest.

Cependant, ces appuis baissent partout si cela implique d’imposer le bilinguisme aux hauts fonctionnaires fédéraux, allant de 55 à 65 % en Ontario et dans les Maritimes, et de 40 à 55 % dans l’Ouest.

Fait intéressant, alors que dans d’autres pays, l’attachement à la nation est lié à la volonté d’imposer une seule langue officielle, chez les anglophones des autres provinces, la fierté canadienne vient avec un plus fort appui pour le bilinguisme. Chez ceux qui notent leur attachement au Canada à 10 sur une échelle de 0 à 10 sont 69 % à se dire «d’accord» ou «fortement d’accord» avec le principe du bilinguisme, contre 60 % chez ceux qui cotent leur attachement à 8/10. Il s’agit-là, explique M. Turgeon, d’un signe montrant que le bilinguisme fait partie de l’identité canadienne.

Gestes haineux sous-estimés au Québec

Les statistiques policières indiquent qu’il y a de plus en plus de gestes haineux commis au Québec : plus de 2000 ont été rapportés en 2017, contre 1500 en 2009. Mais ces chiffres sous-estiment le phénomène puisque seuls les gestes les plus graves sont dénoncés à la police, avertit Benjamin Ducol, chercheur au Centre de prévention de la radicalisation de Montréal.

M. Ducol a présenté vendredi, au congrès de l’ACFAS, les résultats d’un sondage réalisé en 2017 auprès de 1800 personnes au Québec, leur demandant si elles avaient été témoins, victimes ou les deux de «crimes haineux» ou d’«incidents haineux». Les premiers étaient définis comme des infractions au Code criminel (agression, menace, vandalisme, motivé par la haine) alors que les seconds, moins graves, pouvaient n’être «que» des insultes, interpellations en public ou remarques désagréables au sujet de l’origine ethnique, l’orientation sexuelle, etc.

Résultats : seulement 5,4 % des répondants ont dit avoir subi et/ou vu un crime haineux au cours des trois dernières années, mais cette proportion était multipliée par presque quatre (20,6 %) pour les «incidents».

L’ethnie était le motif de haine le plus fréquemment cité (21 % des «incidents»), suivi par l’apparence (12 %), l’orientation sexuelle, la religion et la couleur de la peau (9 % chaque).

Précision : une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de corriger la discipline de Jean-Denis David (la sociologie et non le droit comme il était écrit.