Marie-Pierre Gauthier 
Marie-Pierre Gauthier 

«Revenir vers notre humanité»

Trois-Rivières — Été comme hiver, Marie-Pierre Gauthier dévore les kilomètres pour aller enseigner à Québec, à Drummondville ou à Joliette. Chargée de cours à l’UQTR en psychoéducation depuis 12 ans et enseignante au Collège Laflèche depuis 10 ans en éducation spécialisée, c’est une femme qui, on le devine, vit à 100 à l’heure... du moins jusqu’à ce que, avec presque toute la planète, elle soit confinée à la maison à cause de la COVID-19.

Le choc de l’isolement et le ralentissement majeur du rythme de vie provoqués par le confinement ne seront pas sans conséquence, constate-t-elle aujourd’hui. Et elles pourraient être positives.

Avant l’arrivée du virus, Mme Gauthier aimait bien demander l’exercice suivant à ses étudiants. Il consistait à se rendre pendant trois heures au centre-ville de Trois-Rivières privés de leur téléphone intelligent. «Ils n’ont pas le droit de parler entre eux, mais ils ont le droit de parler aux personnes qu’ils croisent.»

Ce qui se passe alors en dit long. «Souvent, ils viennent me trouver en pleurant. Ils sont anxieux. D’habitude, ils canalisent cette anxiété-là avec un écran», dit-elle. Là, pendant trois heures, ils ne peuvent plus le faire. «Ils ne sont pas capables de passer trois heures sans téléphone, sans parler à leurs collègues de classe. Ils sont dans le ‘‘faire’’», eux aussi à 100 à l’heure.

«On est toujours occupé», explique-t-elle. «On est toujours stimulé. On ne regarde pas l’autre. On n’a pas de contacts réels avec les autres. Les habiletés sociales se perdent. Pourtant, on n’a jamais été autant connectés les uns avec les autres. C’est assez paradoxal. C’est un phénomène social qui continue de grandir et ça ne fait pas de bien à l’humain», constate-t-elle.

«On n’est plus capable de vivre avec nous-mêmes» tant il y a de l’anxiété. «C’est devenu souffrant d’être avec soi-même», dit-elle.

«On ne sait plus comment être. On sait comment faire et on est très bon là-dedans. Comment être avec soi-même, c’est hyper confrontant», explique-t-elle.

Marie-Pierre Gauthier l’a bien compris lorsqu’elle est devenue intervenante en travail de rue durant son stage d’études à la maîtrise, il y a de nombreuses années. Son rôle consistait à être tout simplement là, disponible pour les gens, huit heures par jour.

Pour la femme performante qui faisait des études supérieures à plein temps et qui bossait à plein temps en même temps, le fait de rester à attendre dans la rue, sans ne pouvoir rien faire d’autre, a été «la plus belle expérience de ma vie et la pire en même temps. Ma santé mentale a viré bout pour bout. Ça ne s’est pas bien passé. Il a fallu que j’apprenne à juste être», raconte-t-elle.

Dimanche dernier, Mme Gauthier s’est rendu compte que la pause imposée par la pandémie avait changé des choses dans sa vie. «Il faut se poser la question suivante: si aujourd’hui était le dernier jour de ma vie, quel regard je jetterais sur elle? Serais-je satisfait? Ta vie peut arrêter à n’importe quel moment. Que peux-tu faire pour être satisfait maintenant? Les études, c’est en attendant; la carrière, c’est en attendant; la retraite, c’est en attendant. Finalement, on meurt. Or, il faut toujours se rappeler qu’aujourd’hui peut être la dernière journée. Comment est-ce que ça peut être utilisé au maximum?», demande-t-elle en précisant que malgré ces réflexions, l’idée n’est pas de décrocher de ses responsabilités, mais d’être en phase avec ses valeurs et de prendre le temps d’y réfléchir. «Ce que la COVID-19 a apporté, c’est ce temps-là», dit-elle.

«Et une fois que la souffrance d’arrêter de «faire» est passée, que le sevrage de «faire» est passé lui aussi et que les gens ont pu tranquillement toucher à «l’être», ils se rendent compte que la santé mentale va mieux», dit-elle.

Le confinement aura apporté chez elle un état bien plus calme. Elle s’est remise à s’adonner à l’une de ses activités préférées, la lecture de romans, ce qu’elle n’avait pas pu faire depuis des années. Elle prend le temps d’aller marcher, non pas pour se garder en forme, mais juste pour le bonheur de marcher et de croiser des gens du village où elle habite.

Confinée seule, elle se rend compte plus que jamais combien le contact humain est important. Aujourd’hui, des gestes simples tenus pour acquis, comme donner un câlin à quelqu’un ou aller manger sur une terrasse, lui font monter les larmes aux yeux et gonfler son cœur de gratitude. Le méchant virus est aussi, d’une certaine façon, un bon virus.

«Je n’ai pas envie que ça arrête», écrit-elle dans un texte qu’elle a rédigé et publié sur Facebook en début de semaine. Et c’est un souhait qu’elle entend de plus en plus souvent autour d’elle. Bien sûr, on ne parle pas ici des souffrances physiques et économiques terribles engendrées par la pandémie. «Je n’ai pas envie que ça s’arrête d’avoir plus de temps», précise-t-elle.

C’est qu’elle apprécie de pouvoir travailler de la maison, de ne plus avoir à parcourir d’interminables kilomètres et de voir la nature reprendre doucement ses droits.

Dans ses cours, elle souligne jusqu’à quel point les humains ont évolué rapidement depuis 100 ans et comment «aucune espèce ne peut biologiquement s’adapter à une évolution aussi rapide. Ça amène des conséquences comme des hausses de troubles de santé mentale et de l’anxiété de performance. Il y a maintenant des enfants qui sont anxieux, qui sont malades en très bas âge», rappelle-t-elle.

Les problématiques pour lesquelles elle forme des intervenants sont, en grosse partie, «causées par notre société, notre façon de fonctionner, la performance qui est omniprésente», dit-elle.

En en parlant avec les gens, ce qui ressort le plus c’est qu’avec le confinement, beaucoup de personnes, pour une rare fois dans leur vie, ont pu avoir du temps bien à eux et mettre un frein au rythme infernal de leur vie.

«Ce temps d’arrêt nous a obligés à revenir vers notre humanité, vers notre nature première», se réjouit-elle. Et ça non plus, elle ne veut pas que ça s’arrête.