Nicole Fortin, propriétaire de la Maison Barthélemy-Caron, à Yamachiche, aimerait être moins occupée à la gestion de son établissement et passer plus de temps avec ses résidents.

Résidences pour aînés: des propriétaires à bout de souffle

Trois-Rivières — C’est un véritable cri du cœur que lançait Claudie Bertrand la semaine dernière. La propriétaire de la Maison Blanche-Bertrand est à court de ressources et de solutions pour faire face aux exigences que représente la gestion de la résidence pour aînés qu’elle exploite. Si la situation qu’elle traverse est particulièrement difficile, elle ne constituerait pas un cas isolé. C’est du moins ce qui ressort des témoignages recueillis par Le Nouvelliste auprès de différents propriétaires de résidences de la région.

Rappelons d’abord que le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA) s’inquiétait récemment de l’épidémie de fermetures de petites résidences pour aînés (RPA) qui frappe le Québec. De passage en Mauricie, les responsables du regroupement mettaient en lumière que plus de 400 RPA ont dû fermer leurs portes au cours des cinq dernières années. De ce nombre, 56 sont de la Mauricie, faisant de la région l’une des plus sévèrement touchées par le phénomène. Les petites RPA seraient les principales victimes de cette vague de fermetures.

Yamachiche

Sylvie Fortin, propriétaire de la Maison Barthélemy-Caron, à Yamachiche, malgré des enjeux financiers importants, estime se compter parmi les chanceuses. «Au moins, je n’ai pas de problèmes de personnel, puisque ma fille travaille avec nous», se console-t-elle.

À l’instar des autres RPA de la région, Mme Fortin dit par ailleurs faire face à une réglementation de plus en plus lourde. «Quand j’ai acheté, c’était pour m’occuper de personnes âgées, maintenant ce que je m’aperçois, c’est que la moitié de mon temps, sinon plus, c’est pour de la paperasse», confie celle qui accueille vingt résidents.

L’enjeu de la réglementation autour de l’installation de gicleurs – obligatoire d’ici décembre 2020 – serait particulièrement problématique. La propriétaire est actuellement en démarche auprès d’une institution financière. L’aide gouvernementale s’échelonnant sur cinq ans, ce sont les propriétaires qui doivent débourser les sommes nécessaires à l’accomplissement des travaux. De plus, la part publique du financement ne couvre qu’une partie de ceux-ci, laissant ultimement Mme Fortin aux prises avec une contribution personnelle de 60 000 $.

Si elle dit comprendre l’émoi suscité par la tragédie de L’Isle-Verte, Mme Fortin s’explique mal qu’on exige d’elle quatre têtes de gicleur par unité d’habitation, alors que sa résidence ne compte ni deuxième étage ni sous-sol et que chaque chambre est pourvue d’une très grande fenêtre. «S’ils s’étaient déplacés pour visiter les résidences, j’ai l’impression que ça aurait coûté pas mal moins cher au gouvernement, ensuite ils auraient vu que plusieurs résidences, dont la mienne, n’auraient pas eu besoin d’être giclées», déplore-t-elle.

Sainte-Anne-de-la-Pérade

À la Résidence de l’Arche, qui compte 14 résidents, Jean-Claude Hivon en a également long à raconter sur ses déboires pour se conformer avec la réglementation incendie.

Celui-ci a d’abord présenté une demande de dérogation au règlement, considérant lui aussi que ses installations ne posaient pas de risques importants pour ses résidents en cas d’incendie. «Ici, c’est un plain-pied, il y a 18 portes de sortie, chaque résident a une porte-patio à quatre pieds de son lit», explique-t-il. M. Hivon soutient avoir même reçu l’appui écrit du service incendie de la municipalité dans ses démarches. Sa demande est demeurée lettre morte à la Régie du bâtiment, déplore-t-il.

C’est 129 000 $ que lui et sa femme ont finalement dû débourser pour se conformer aux exigences gouvernementales. Il souligne qu’il s’en est fallu de peu que la facture gonfle de quelques dizaines de milliers de dollars, la pression d’eau dans l’aqueduc municipal rencontrant tout juste les normes techniques requises. Si c’était à refaire, Jean-Claude Hivon n’hésite pas à dire qu’il «mettrait la clé dans la porte».

La main-d’œuvre est une autre difficulté récurrente pour la résidence péradienne. «Pour travailler à 14, 15 piastres de l’heure, c’est incroyable le nombre de diplômes que ça prend», illustre M. Hivon. Ceux qui possèdent la formation requise se dirigent inévitablement vers le secteur public, où les conditions sont plus avantageuses, maintient-il.

«On continue, on fait quelque chose d’important», laisse néanmoins tomber le propriétaire, soucieux, dit-il, d’offrir un cadre de vie de qualité aux aînés de son patelin d’origine.

Saint-Adelphe

Le propriétaire de la résidence Villa Marie-Ange, Jacques Marchildon, déplore de son côté la compétition que lui livrent des institutions comme la Résidence le Béli, dans la municipalité voisine de Saint-Tite. «C’est sûr que ça peut être attrayant d’avoir une piscine ou une salle de jeu, mais l’autre côté de la médaille, c’est que ça tue les villages».

M. Marchildon ne mâche pas ses mots et qualifie les installations de Saint-Tite d’usines ou de parc industriel pour personnes âgées. «Les grosses usines, c’est ben l’fun, tu as des préposés qui sont bien compétents puis tout ça, mais on les pousse toujours à bout de nerfs, parce que pour eux autres, c’est la rentabilité qui compte», maintient-il. Il affirme que le service qu’il offre, lui, en est un de proximité.

Le propriétaire doit faire face à un taux d’inoccupation important. La résidence adelphienne n’accueille que 6 personnes alors qu’elle compte 14 places. «Je fais du bénévolat à l’année», dit-il. Il se désole que le complexe résidentiel du village voisin bénéficie d’une attention médiatique soutenue et soit toujours dépeinte comme une réussite d’affaires, tandis que des résidences comme la sienne sont laissées dans l’ombre.

«Je ne peux pas faire les investissements qu’ils me demandent, et je ne les ferai pas», affirme Jacques Marchildon, qui dit être à court de moyens. Il a par ailleurs déposé une demande de dérogation pour se soustraire à la réglementation sur les gicleurs, la résidence étant pourvue de nombreux accès. Il est en attente d’une réponse.

Hérouxville

«Il y a moi et moi, et ma fille et ma fille», lance Nicole Boisvert, propriétaire de la Résidence d’Hérouxville, pour illustrer les manques de ressources auxquelles elle est confrontée. La résidence de 16 places compte cinq lits vacants, plaçant la propriétaire dans une situation précaire. «Personne ne nous réfère à personne. À l’hôpital, ils les prennent et les envoient en CHSLD, et les gens pensent qu’ils n’ont pas le choix», déplore-t-elle. Elle dit avoir «tout essayé», mais qu’elle n’arrive pas à trouver de nouveaux résidents.

Pour boucler ses fins de mois, Mme Boisvert s’en remet à son conjoint. «Mon mari travaille dans le Nord. Ça fait que je dépense l’argent de mon mari», confie-t-elle.

Quant à la réglementation sur les gicleurs, la propriétaire en est aux démarches préliminaires. Elle n’a pas encore déposé de demande auprès des institutions financières ni du gouvernement.

«Le problème, ça va être probablement la subvention, on est rendu là», laisse-t-elle tomber.