Yves Desjardins, président-directeur général du Regroupement des résidences pour aînés, et Claudie Bertrand, propriétaire de la Maison Blanche-Bertrand, lors du passage de la tournée québécoise du RQRA, à Trois-Rivières, lundi matin.

Résidence pour aînés: une propriétaire au bord du gouffre

Trois-Rivières — «Est-ce que c’est aujourd’hui que je passe dans le tordeur?», se demande chaque jour Claudie Bertrand. La propriétaire de la Maison Blanche-Bertrand, une résidence pour aînés du secteur Cap-de-la-Madeleine, n’en peut plus et appréhende une fermeture imminente de l’établissement qu’elle dirige. Elle crie au secours! «Le gouvernement va bouger je ne sais pas quand, mais moi, je ne l’ai plus ce temps-là», lance-t-elle.

Rencontrée en marge de la tournée des régions du Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA), Mme Bertrand soutient ne plus avoir de solutions pour répondre aux exigences du réseau et assumer les frais inhérents à la gestion quotidienne de la résidence qu’elle dirige et qui accueille 27 personnes.

«À 1400 $ par mois, avec tous les coûts, les exigences, la réglementation, la formation, le recrutement de personnel, il n’y plus rien qui tient», s’exclame Claudie Bertrand. Elle fait ici écho aux constats du RQRA voulant que la réalité actuelle et la capacité de payer des aînés placent les plus petites résidences en situation de précarité extrême. La propriétaire relate avoir vu débarquer chez elle, depuis trois ans, la Régie du bâtiment du Québec, Hydro-Québec, le CIUSSS — «tout le monde», dit-elle —, en plus de devoir répondre à un nombre croissant d’exigences pour obtenir sa certification.

Pour illustrer les difficultés auxquelles elle fait face, Claudie Bertrand prend l’exemple la réglementation sur les gicleurs, mise en place dans la foulée de la tragédie de L’Isle-Verte. Après avoir fait faire des devis d’ingénieur, elle s’est tournée vers le gouvernement pour toucher l’aide annoncée. Or, celle-ci s’échelonne sur cinq ans, déplore-t-elle, tandis que les honoraires professionnels doivent être payés sur-le-champ. Quant aux institutions financières, elles ne souhaitent pas prêter à des entreprises en situation aussi précaire, fait-on valoir du côté du RQRA.

Ce sont toutes ses économies que Mme Bertrand a vu passer dans la résidence qu’elle a acquise il y a trois ans. Pour ajouter à son drame, la mère de deux enfants traverse actuellement une séparation. Son conjoint l’a récemment quittée, n’en pouvant plus de la lourdeur de la situation, explique-t-elle. Une décision qu’elle dit comprendre.

Pour ajouter à ses difficultés, la Maison Blanche-Bertrand compte moins de 30 places, ce qui ne lui donne droit qu’à un seul employé. «Je fais quoi si la fille ne rentre pas à minuit ce soir? J’appelle qui?», s’inquiète la propriétaire, «j’appelle la police, les pompiers? Je suis toute seule! Je suis prisonnière.»

Celle qui œuvre dans le réseau de la santé depuis 25 ans et qui est infirmière de formation confie ne pas savoir comment elle va s’en sortir. «C’est une belle résidence, j’y ai mis mon cœur et mon âme», témoigne-t-elle.

«Je vais aller jusqu’au bout, je n’ai plus rien à perdre», promet-elle.

Un portrait québécois inquiétant

Bien qu’extrême, la réalité de Claudie Bertrand semble refléter une situation difficile pour l’ensemble des résidences de petite taille, au Québec. Les chiffres mis de l’avant par le RQRA font état de 410 fermetures, dont 56 en Mauricie seulement, au cours des cinq dernières années.

«Le gouvernement doit venir en aide aux petites résidences pour permettre aux aînés de vieillir dans leur communauté», martèle Yves Desjardins, président-directeur général du regroupement. Si celui-ci dit avoir une interlocutrice attentive chez Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés, il en appelle à des gestes concrets et immédiats.

La tournée du RQRA, qui s’amorçait lundi matin en Mauricie et qui prévoit 13 différents arrêts dans les régions du Québec, a d’ailleurs pour slogan «vieillir dans sa communauté, un droit pour les aînés».

La quarantaine de propriétaires ou d’exploitants de résidences pour aînés ayant répondu à l’invitation du RQRA à Trois-Rivières, en ce début de semaine, semblait très en phase avec le portrait que leur regroupement dressait pour eux.

Pénurie de main-d’œuvre, coût élevé d’exploitation, poids de la réglementation et incapacité de payer des aînés sont autant de facteurs plaçant les petites résidences pour aînés en situation de précarité. Il y aurait 678 résidences de 10 à 50 unités au Québec. Ce sont principalement celles-ci qui permettent à de nombreux aînés de vieillir dans le milieu où ils ont vécu, dit-on.

Pour Yves Desjardins, le vieillissement de la population nous force à revoir notre approche du maintien à domicile et de l’hébergement des aînés du tout au tout.

Le crédit d’impôt pour maintien à domicile est au nombre des politiques à revisiter selon le RQRA. On pointe ainsi du doigt la «très faible dégressivité» du crédit. Ce sont deux aînés sur trois qui vivraient avec moins de 30 000 $ par année, tandis que le revenu d’admissibilité maximum est de 255 000 $ pour un aîné autonome seul, fait-on valoir.

«Parce qu’ils manquent d’argent, on déménage des gens vers des ressources intermédiaires», relate le PDG du RQRA, «ils devraient être là par de la perte d’autonomie, mais ils sont là par de la perte d’argent», se désole-t-il, tout en s’inquiétant de l’impact sur le bien-être et la santé d’un aîné confronté à une telle situation.

Les exigences en terme de certification et de formation — qui ne sont pas les mêmes qu’en CHSLD, d’après M. Desjardins —, la désuétude de la grille de loyers — elle n’a pas été revue depuis 1974, selon le regroupement —, les baux à revoir et la taxation municipale sont d’autres fronts où le RQRA continuera à se faire entendre auprès du gouvernement.

Échéance pour l’installation de gicleurs

L’échéance pour l’installation de gicleurs dans les résidences pour aînés du Québec est maintenue au 2 décembre 2020. Or, il en resterait quelque 640 qui ne se sont toujours pas conformées à la réglementation. Yves Desjardins souligne que ce n’est pas une question de mauvaise volonté et que tous ses membres sont soucieux de la sécurité de leurs résidents. Le problème se situe davantage dans l’accessibilité aux fonds consentis par le gouvernement, selon lui.

Rappelons que ce sont 133 millions $ qui ont été prévus par le gouvernement du Québec pour accompagner les résidences dans la mise aux normes de leurs installations. Selon Yves Desjardins, les échéances de remboursement s’arriment toutefois mal avec la réalité et l’ampleur du chantier que suppose la réglementation.