Judy-Ann Leclerc portant des agneaux dans ses bras de la Ferme la Bichonnerie de Maskinongé.

Quand la détresse des producteurs frappe

MASKINONGÉ — Isolés et confrontés à d’importants stress, les agriculteurs peuvent parfois avoir du mal à voir la lumière au bout du tunnel. Judy-Ann Leclerc, la propriétaire de la Ferme ovine la Bichonnerie de Maskinongé, en sait quelque chose. Confronté à une dépression majeure, son conjoint et partenaire d’affaires a tout quitté il y a une semaine, laissant derrière lui quatre enfants et une conjointe enceinte.

Le conjoint de Judy-Ann Leclerc, Alexandre Richer, a décidé de tout quitter sans préavis. Il est parti le 19 juin dernier sans auto, sans téléphone et sans date de retour. Il a pris le train pour Vancouver. Inquiète de son état de santé, sa conjointe a alerté les policiers. Ceux-ci ont retrouvé sa trace, mais sa conjointe a pu alors lui parler brièvement. Elle s’est alors rendu compte qu’il n’était pas un danger pour lui-même ou pour la société. Son conjoint avait bien quitté sa famille pour «remettre de l’ordre dans ses idées».

«Il veut replacer les cartes dans sa tête. Avec du recul, on voit plus clair que lorsqu’on est au centre du problème. Il prend le temps d’analyser les choses; que ce soit l’avenir de la bergerie et son avenir professionnel», confie Judy-Ann Leclerc.

«J’ai arrêté l’avis de recherche, car dans l’état où il était, il n’était pas un danger pour lui-même ou les autres. Pourquoi j’enverrais la police après pour lui ajouter du stress? Il n’est pas l’air heureux, mais il est en un morceau et il a toute sa tête», ajoute-t-elle avec émotions en souhaitant retrouver son conjoint avec les idées claires.

Ce projet de ferme ovine est relativement récent dans la vie de Judy-Ann Leclerc et son conjoint. Elle indique qu’ils ont plongé dans cette aventure il y a près de trois ans et qu’ils sont propriétaires uniques de l’entreprise depuis près d’un an. L’entreprise nécessite toutefois une restructuration.

«C’est un ensemble de facteurs, mais la goutte qui a fait déborder le vase est ce qui concerne l’agriculture. Il y a le manque de soutien, le manque de financement, la charge de travail ou encore la météo. Le plus gros facteur de son état est la bergerie», explique Judy-Ann Leclerc.

«Dans le domaine agricole, nous sommes laissés à nous-mêmes. On travaille de chez nous et on ne sort pas. C’est vraiment la solitude. On met beaucoup de temps et beaucoup d’argent dans l’entreprise. On doit couper le temps avec nos enfants. Et il est concepteur électronique et prend normalement des contacts à l’extérieur, mais là ils les refusaient parce qu’on a trop de travail à la bergerie. [...] Depuis un an, c’est une escalade de stress.»

Judy-Ann Leclerc se retrouve donc seule l’entreprise, ses quatre enfants et un cinquième à venir. La jeune mère de famille doit se débrouiller avec les opérations quotidiennes et l’administration de la ferme. «Ce n’est pas facile. Mais j’ai un bon soutien de la part de la famille de mon conjoint et de la mienne», souligne-t-elle. «On est des gens qui ne demandent pas beaucoup. Nous sommes autodidactes et on veut tout faire nous-mêmes. En faisant ça, on s’est un peu tiré dans le pied. On a de la misère à demander de l’aide.»

Malgré les embûches, la chose que Judy-Ann Leclerc redoute le plus est l’état émotionnel de son conjoint lorsqu’il rentrera à la maison. «On s’entend qu’il faut qu’il soit en détresse psychologique pour partir comme ça. Ça ne peut pas aller pire que là. Je me concentre à trouver des intervenants pour qu’ils soient prêts à travailler avec lui, avec les enfants parce que ce n’est pas facile pour eux et avec moi», ajoute-t-elle la voix nouée par l’émotion. «Mon objectif, c’est qu’il ait le meilleur retour possible. Qu’il prenne le temps nécessaire, ici ça va bien, mais je suis inquiète pour lui. Je veux qu’il revienne en un morceau et qu’il redevienne le Alexandre que j’ai connu avant cette chute.»

Devant les épreuves que Judy-Ann Leclerc se doit d’affronter, un groupe de mères agricultrices a décidé de lancer une campagne de sociofinancement Soutenons Judy-Ann! sur le site Gofundme.com. Mardi soir, plus de 5 200 $ avaient déjà été amassés pour venir en aide à cette mère de Maskinongé. De plus, les commentaires de soutien affluent sur les réseaux sociaux.

«Ces mamans agricultrices membres d’un groupe Facebook voulaient m’aider, mais elles sont à la grandeur de la province», précise Mme Leclerc. «Je suis vraiment étonnée de la générosité des gens. J’ai même eu des offres de services étonnantes. Je me sens vraiment choyée dans mon malheur.»