Michel Lemay et Alain Gélinas, respectivement vice-président et président de la CAVP.

Pyrrhotite: la lumière au bout du tunnel

Trois-Rivières — «Il y a de la lumière au bout du tunnel», s’est réjoui le président de la Coalition d’aide aux victimes de la pyrrhotite (CAVP), Alain Gélinas, lundi.

C’est qu’il est ressorti de cette journée du tout premier colloque international sur la pyrrhotite beaucoup plus d’informations que les organisateurs l’espéraient. On a pu en effet constater des progrès importants en vue d’une nouvelle norme qui préviendrait la répétition de cette catastrophe vécue en Mauricie. Les connaissances au sujet des réactions entre l’air, l’eau et la pyrrhotite qui mènent à la destruction du béton sont de mieux en mieux comprises.

Le professeur Benoit Fournier du Centre de recherche sur les infrastructures en béton de l’Université Laval a indiqué, au cours de ce colloque, que les travaux scientifiques menés par son équipe entre 2010 et 2014 ont permis de développer une annexe, l’annexe P, «qui a été introduite dans le norme canadienne CSA-A23.1, en 2014. Elle «donne une idée à l’industrie ou aux utilisateurs de la norme ce qu’il faut faire lorsqu’on est en présence de sulfure de fer dans le béton», explique-t-il.

Pour l’instant, cette norme n’est toutefois qu’informative, précise le chercheur. «On a réussi à travailler avec les gens de la norme CSA pour introduire, dans une version modifiée de la norme de l’annexe P, qui devrait normalement apparaître en 2019, le protocole d’essai que nous avons développé», annonce-t-il, une information saluée avec une vive émotion par la CAVP qui travaille depuis des années à l’obtention d’une nouvelle norme.

Le professeur Fournier souligne que cette annexe n’a pas force de norme, mais elle aura pour but «d’en arriver à des discussions et des recommandations quant à l’utilisation des granulats incorporant des sulfures de fer. C’est un développement inégalé», assure le chercheur. «Nulle par dans le monde retrouve-t-on une telle approche», dit-il.

Nombreux sont ceux et celles qui voulaient savoir, lundi, pourquoi les fondations des résidences du Connecticut qui contiennent de la pyrrhotite ont commencé à se fissurer seulement 15 à 20 ans après leur construction alors qu’au Québec certaines maisons ont vu des fissures apparaître à peine trois ans après que le béton ait été coulé. À ce sujet, l’ingénieur Denis Roy de GHD nuance que «ce n’est pas toujours rapide au Canada.» Il y a des rues, dit-il, où certaines maisons se sont détériorées assez rapidement tandis que d’autres ont pris des années de plus. «C’est très intrigant», reconnaît-il. Les quantités de pyrrhotite, certaines années, étaient aussi plus élevées.

Le chercheur indique qu’il y a aussi une question de mélange de béton. Certains sont plus denses que d’autres. Les températures jouent aussi un rôle. Le froid qu’il fait au Québec, par rapport au Connecticut, favorise la formation d’un produit secondaire délétère dans le béton appelé thaumasite, ce que corrobore le professeur Fournier.

M. Fournier indique qu’il peut exister des variantes de pyrrhotites qui n’auront pas toutes le même degré de réaction. «En minéralogie, on appelle ça des défauts dans la structure cristallographique, donc la structure interne de la pyrrhotite. Certains autres éléments vont remplacer le fer, un constituant majeur de la pyrrhotite. La composition chimique va varier. Certaines formes de pyrrhotites sont magnétiques, d’autres pas, d’autres sont plus chimiquement instables. Le rapport entre les proportions de ces minéraux peut avoir un effet sur la réactivité», explique-t-il.

Donc, les chercheurs aimeraient beaucoup obtenir un échantillon de pyrrhotite directement de la carrière Becker’s, au Connecticut, afin d’approfondir cette information. Le propriétaire de cette carrière, qui serait à l’origine de 34 000 cas de pyrrhotite dans cet État américain, n’aurait toutefois permis à aucun chercheur de mettre les pieds chez lui, semble-t-il.

Une quarantaine de personnes, dont de nombreux spécialistes, étaient présentes à ce premier colloque sur la pyrrhotite, à Trois-Rivières. La CAVP accueillait notamment le coordonnateur du laboratoire du département des sciences environnementales du Trinity College, Jonathan Gourley et le géophysicien Christoph Geiss, deux spécialistes du Connecticut qui étudient la pyrrhotite. Deux représentants de la Connecticut Coalition Against Crumbling Basements, Tim Heim et Cheryl Cranick les accompagnaient.

Les Américains ont été particulièrement intéressés par les conférences livrées par des organismes comme la Régie du bâtiment, la Garantie construction résidentielle et la Société d’habitation du Québec afin de mieux connaître les interactions survenues avec le gouvernement dans ce dossier.

La Garantie construction résidentielle, le seul plan de garantie obligatoire depuis 2015, a profité de l’occasion pour mettre en lumière ses efforts visant à faire désormais beaucoup plus de prévention de que réparation lors de la construction d’une maison neuve.

En novembre 2016, 2,46 non-conformités étaient décelées en Mauricie par unité inspectée. En avril 2018, on n’en comptait plus que 0,97.

Michel Lemay, coprésident de la CAVP et principal organisateur du colloque, indique que les recherches vont permettre d’aider les propriétaires dont les maisons sont situées en zone grise, c’est-à-dire ceux dont le taux de pyrrhotite est inférieur à 0,23 %.

Le président de la coalition américaine, Tim Heim, se dit «très impressionné par cette rencontre. C’est très enrichissant. Il y a beaucoup d’information à ramener au Connecticut. Nous devrions apprendre des erreurs qui ont été commises ici afin de ne pas perpétrer les mêmes. Il y a vraiment beaucoup à apprendre ici et j’ai très hâte de ramener ces informations chez nous», dit-il.

Lorsque la Coalition s’est rendue au Connecticut, en 2016, elle a pu constater que leur histoire et celle des Mauriciens, avec la pyrrhotite, «c’est du copier-coller», résume Alain Gélinas. Donc «ils viennent voir ce qu’on a réussi à faire avec les années pour essayer de faire la même chose chez eux», dit-il. «Ils vont essayer d’adapter des choses à leur situation.»

Chose certaine, on constate aisément que cette cause commune crée des liens indéfectibles entre les deux groupes qui n’ont au fond qu’un seul désir, celui de mettre ce drame bien loin derrière eux. «Notre rêve, c’est de fermer la Coalition», indique Michel Lemay, mais pas avant d’avoir livré bataille jusqu’à la toute fin.