Yvon Boivin
Yvon Boivin

Pyrrhotite: «C’est la victoire des victoires»

TROIS-RIVIÈRES — Le jugement rendu vendredi par la Cour d’appel du Québec rejetant les demandes de sursis de SNC-Lavalin et de ses assureurs a eu de quoi réjouir les victimes de la première vague de pyrrhotite dans la région. Toutefois, même si ces quelque 800 premières victimes pourront enfin être dédommagées, de nombreuses autres attendent toujours que leur tour vienne, rappelle la Coalition d’aide aux victimes de la pyrrhotite (CAVP).

«C’est la victoire des victoires. C’est le terme qu’on peut donner. Ça vient sceller définitivement les abus de délais que les parties adverses ont entamés depuis le début de la démarche pour étirer la sauce», se réjouit Yvon Boivin, cofondateur de la CAVP (anciennement Coalition Proprio-Béton) et victime de la pyrrhotite.

M. Boivin reconnaît cependant que le dossier de la pyrrhotite n’est pas clos pour autant. Il reste encore à régler la question concernant la seconde vague de victimes. La firme d’avocats Lambert Therrien, qui a représenté les victimes devant les tribunaux, souhaitait attendre la fin du premier procès avant d’en entamer un second, dans l’espoir qu’une jurisprudence accélère le processus.

«Il faut que ça puisse être réglé pour les gens de la vague deux et les suivantes et qu’on tourne la page pour tout le monde. Il faut que 2020 soit l’année des victoires et qu’on arrête de trouver toutes sortes de raisons (pour rallonger les délais)», souligne-t-il.

Méfiance

«C’est l’aboutissement de 10 ans d’incertitude et d’une vie sur pause à certains aspects. On voit ça d’une note positive», indique Carl Johnston, lui aussi victime de la pyrrhotite.

M. Johnston demeure toutefois méfiant: tant qu’il n’aura pas vu la couleur de l’argent qui doit lui être versé par les responsables de cette crise, principalement SNC-Lavalin, il ne veut pas crier victoire trop vite.

«On a tellement vu de revirements dans cette situation : un jugement en notre faveur, puis un appel, des hauts et des bas, alors je me dis : est-ce qu’il va y avoir un autre creux de vague avant l’aboutissement? Mais je suis quand même conscient que la date (du remboursement) arrive», précise-t-il.

Carl Johnston

MM. Johnston et Boivin ont par ailleurs indiqué avoir une pensée, vendredi, pour les victimes de la pyrrhotite que cette catastrophe a poussées au suicide.

«Ce qui est arrivé, c’est un outrage à l’humain. Ça n’a aucun bon sens qu’un humain soit captif de sa maison, que ce qui est normalement le plus grand avoir des gens dans la vie, devienne un boulet au lieu d’actif. On sait très bien qu’il y a des gens qui ne sont pas passés à travers, qui sont allés jusqu’à s’enlever la vie», rappelle tristement M. Johnston.

C’est parti pour la deuxième vague

Le président de la CAVP, Alain Gélinas, se réjouit lui aussi du jugement rendu vendredi. Il indique que maintenant que ce chapitre est clos, son organisation va pouvoir se concentrer sur la préparation du recours pour les victimes de la seconde vague. Plusieurs d’entre elles, qui ne s’étaient pas manifestées jusqu’à présent, ont d’ailleurs contacté la CAVP après avoir appris le dénouement du chemin de croix des victimes de la première vague.

«On met la deuxième vague en marche et on espère que le premier procès va servir de jurisprudence. Ça devrait aller plus vite, on ne devrait pas attendre dix ou douze ans avant d’avoir une réponse», espère-t-il.

Alain Gélinas

Le jugement de vendredi donne également des munitions à la CAVP dans ses négociations avec le gouvernement provincial. La Coalition réclame en effet depuis des années que Québec dédommage entièrement les victimes de la pyrrhotite qui ont dû ou doivent effectuer de très coûteux travaux de rénovation, qui consistent à soulever leur maison pour en refaire les fondations et rembourse les frais liés aux tests de pyrrhotite.

«C’est la seule crise où le gouvernement récupère son argent qu’il avance. Les inondations et les feux de forêt, les victimes ne remboursent pas. Nous, on rembourse. En plus, il (le gouvernement) va récupérer les impôts et les taxes des travailleurs qui réparent les maisons. J’ai de la misère à comprendre pourquoi c’est si difficile de sortir des sous pour cette crise-là», souligne M. Gélinas.

La CAVP croit que ce jugement lui donne également un argument supplémentaire pour demander à Québec de garantir les fondations des personnes se situant dans la «zone grise», c’est-à-dire qui ont un taux de pyrrhotite inférieur à 0,23 % dans leur béton. Ce taux a été déterminé par le juge Michel Richard lors de son jugement en première instance, mais une chaire de recherche a été créée pour déterminer à partir de quel taux la pyrrhotite fait craquer le béton.

«Mais ces travaux peuvent durer cinq, dix ou même vingt ans, on ne sait pas combien de temps. Ce serait tellement simple (de donner une garantie) et ça ne coûterait pas cher. Et des milliards, en ce moment, on voit bien qu’on en a, ils nous tombent partout sur la tête. C’est normal, vu la situation (avec la pandémie), mais comment se fait-il qu’il n’y en ait pas pour a pyrrhotite», s’interroge M. Gélinas.