Michel Gervais est juré en olfaction.
Michel Gervais est juré en olfaction.

Profession: juré en olfaction

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
SAINT-ÉTIENNE-DES-GRÈS — Il n’est pas spécialiste des grands vins. Il n’œuvre pas non plus dans un laboratoire de parfums. Michel Gervais travaille pourtant grâce à son nez.

Le jour, cet homme est employé dans une entreprise de fabrication de panneaux solaires à Trois-Rivières. En fin de journée, toutefois, il change de métier et se rend à Saint-Étienne-des-Grès pour mettre son sens olfactif bien aiguisé au profit du confort des citoyens.

Michel Gervais exerce alors le métier rarissime et inconnu de juré en olfaction.

La municipalité de Saint-Étienne-des-Grès abrite, rappelons-le, le lieu d’enfouissement technique de la Régie de gestion des matières résiduelles de la Mauricie et notre dépotoir régional a connu, au fil de son histoire, certains épisodes d’émanations nauséabondes.

Dans ses efforts pour régler la situation, en 2009, la RGMRM avait embauché une firme pour analyser objectivement la situation. Elle avait aussi recruté plus d’une douzaine de volontaires aux quatre coins de la municipalité pour renifler et analyser les odeurs dont se plaignaient les citoyens, histoire de mieux cibler ses interventions. Mais tout ça, c’est du passé même si la Régie n’a jamais cessé depuis de travailler sur le contrôle des odeurs.

Beaucoup de chemin a été parcouru depuis, explique la responsable des communications à la Régie, Sylvie Gamache. Il y a trois ans, la RGMRM a obtenu un nouveau certificat d’autorisation qui lui a permis, rappelons-le, de modifier la configuration de ses cellules d’enfouissement qui sont maintenant moins grandes en superficie, mais plus élevées.

Les améliorations de la gestion du lieu d’enfouissement technique (LET) de Saint-Étienne-des-Grès comportent également la tenue de rondes d’odeurs.

Au même titre que des gardiens de sécurité font régulièrement leurs rondes de nuit, deux personnes formées en olfactométrie par le Centre de recherches industrielles du Québec (CRIQ) font désormais ces rondes d’odeurs dans les zones voisines du LET de Saint-Étienne-des-Grès.

Michel Gervais est l’une d’elles.

Au début, il faisait celle du matin et celle du soir et même celle du week-end. «Je me cherchais un travail d’appoint le soir et les fins de semaine», raconte celui qui n’avait aucun antécédent dans le domaine. Il y a trois ans, «ce métier m’était inconnu», dit-il.

Après s’être soumis à une série de tests sur trois jours au CRIQ, son sens olfactif s’est démarqué par rapport aux autres candidats en lice.

À cause de son emploi principal, M. Gervais ne fait désormais plus que les rondes d’odeurs du soir.

Vers 16 h, du lundi au vendredi, il se rend au centre administratif de la RGMRM, point de départ se sa tournée qui comprend une vingtaine d’arrêts.

Aujourd’hui, la Régie lui fournit un véhicule électrique de fonction. Avant, il lui fallait éteindre le moteur à essence à chacun des 20 points d’arrêts, situés le long d’une grande boucle d’une vingtaine de kilomètres, pour éviter que le tuyau d’échappement vienne interférer avec les odeurs ambiantes.

Le juré d’odeurs ne peut pas manger pendant les deux heures que durera sa ronde, car la nourriture avalée peut aussi influencer ses perceptions. «On ne peut pas porter d’eau de Cologne non plus», précise-t-il.

Beau temps, mauvais temps, hiver comme été, Michel Gervais doit tout noter à chacun de arrêts, notamment l’heure, l’intensité de l’odeur, le sens du vent. Les senteurs qu’il perçoit n’ont habituellement rien à voir avec le lieu d’enfouissement. Ce sont, le plus souvent, les arômes d’un BBQ, du gazon fraîchement coupé, d’un moteur qui tourne, de haies de cèdres, de commerces, d’ozone après l’orage ou de sciure de bois. En cinq minutes, plusieurs effluves peuvent converger vers son sens de l’odorat.

«Le beau temps facilite mon travail. Lorsqu’il pleut, toutefois, la pluie rabat toutes les odeurs au sol», dit-il. «L’hiver, on sent beaucoup les cheminées, les gens qui chauffent au bois et quand il y a une odeur qu’on ne peut pas reconnaître, on l’écrit, tout simplement.»

Il doit déterminer si les odeurs qu’il perçoit sont ponctuelles, variables ou continues.

Michel Gervais raconte qu’au début, les citoyens le regardaient drôlement. «N’importe qui voyant quelqu’un d’arrêté devant sa résidence tous les soirs à la même heure et qui semble ne rien faire se poserait des questions», reconnaît-il en riant.

Au début, «ceux qui étaient curieux venaient me voir», se souvient-il. Maintenant, les gens le reconnaissent de même que son véhicule identifié aux couleurs de la Régie.

Le pire, pour son principal outil de travail, c’est de détecter des odeurs sulfureuses. C’est ce qu’on met dans le gaz propane pour permettre de détecter les fuites. À Saint-Étienne, une compagnie de récupération de matériaux de construction émane occasionnellement cette senteur.

«Quand le vent est de l’est, on peut sentir plus facilement les odeurs des commerces qui sont sur le boulevard industriel», raconte le juré en olfaction.

«C’est un métier presque inconnu de tout le monde», souligne-t-il. Lorsqu’il dit ce qu’il fait dans la vie, Michel Gervais se heurte souvent à l’incrédulité.

La RGMRM prend très au sérieux les odeurs qui pourraient émaner de ses cellules d’enfouissement. «S’il survient un événement qui génère une odeur, ça nous permet de l’identifier de façon beaucoup plus efficace. On a aussi des stations d’échantillonnage sur le site qui échantillonnent l’air en continu qui vont permettre d’analyser les COV (composés organiques volatiles), mais aussi le H2S (sulfure d’hydrogène», indique Mme Gamache. «Tous nos puits d’extraction du biogaz ont été améliorés et vérifiés une fois semaine», ajoute-t-elle. Un système d’alerte permet également aux citoyens d’informer la Régie.