Isabel Desgagné-Penix, professeure en biochimie à l’UQTR.
Isabel Desgagné-Penix, professeure en biochimie à l’UQTR.

Professeure suspendue à Ottawa: malaise profond et craintes à l’UQTR

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Isabel Desgagné-Penix est professeure de biochimie à l’Université du Québec à Trois-Rivières et très fière de ses racines autochtones. Titulaire de la Chaire de recherche sur le métabolisme spécialisé végétal, elle aime raconter, à l’occasion, des bribes de sa culture, la cérémonie de la sauge ou la roue de médecine, par exemple, pour mettre un peu de piquant dans ses cours sur les plantes médicinales. À partir de maintenant, elle n’est plus certaine du tout si elle le fera encore un jour.

Comme plusieurs professeurs de l’UQTR, cette chercheuse de calibre international confie qu’elle est très mal à l’aise à la suite de la suspension imposée par l’Université d’Ottawa à la professeure Verushka Lieutenant-Duval qui a fait l’objet d’une plainte pour avoir employé le «mot en n...» dans le cadre de son enseignement.

La professeure Desgagné-Penix ne s’en cache pas: «Quand j’ai vu ça, j’ai eu peur», dit-elle.

«Moi aussi je donne des cours et je parle de mon héritage autochtone. Je ne veux offenser personne, mais ça se pourrait que je dise des mots qui pourraient offenser certains étudiants», dit-elle, et ce, sans aucune intention malicieuse. «Je ne voudrais pas me ramasser dans une situation comme ça.»

«De plus en plus, on semble faire le procès de personnes sur les réseaux sociaux. C’est comme si les gens ne prenaient pas les mots dans leur contexte», constate-t-elle non sans une profonde inquiétude.

«Je ne peux pas penser à un mot en particulier que j’utiliserais et qui offenserait quelqu’un, mais lorsqu’on raconte un peu notre parcours et d’où l’on vient, quand je raconte des pratiques sur les plantes médicinales, je ne pèse pas chacun des mots que je vais utiliser dans mon cours pour savoir si ça va offenser. Mais là, je pense qu’il va falloir que je le fasse», constate-t-elle.

La professeure Maryse Bachand qui enseigne l’histoire du Sud esclavagiste et l’histoire des États-Unis au département des sciences humaines de l’UQTR avoue que ce qui vient de se passer à l’Université d’Ottawa est «une dérive terrible de la part des étudiants».

Si, durant ses formations, Mme Bachand devait utiliser un mot qui risquerait de susciter de telles réactions, «je vais avertir que je vais utiliser ce mot-là, ce que je ne faisais pas par le passé», dit-elle. «Dorénavant, c’est sûr que je vais faire plus attention», dit-elle.

La professeure Bachand souligne qu’elle apprécie grandement la réaction du recteur de l’UQTR, Daniel McMahon, qui appuie la liberté académique des professeurs, contrairement à ce qui s’est passé à l’Université d’Ottawa. «J’en suis immensément reconnaissante», dit-elle.

Maryse Bachand, professeure d’histoire à l’UQTR, spécialiste du Sud esclavagiste.

Dans une lettre acheminée par le recteur au président du Syndicat des professeur(e)s, Gilles Bronchti, à la suite des événements, M. McMahon s’est effectivement fait rassurant. «La liberté académique de nos professeurs et chargés de cours est essentielle au développement de la pensée critique de nos étudiants», fait-il valoir, «notamment pour permettre de juger de la véracité de nouvelles qui les assaillent de toutes parts», ajoute-t-il.

«L’université est un lieu de débats d’idées, un lieu où il faut justement débattre des diverses positions pour former le jugement critique de nos étudiants», ajoute le recteur en précisant que la planification stratégique 2020-2025 de l’UQTR va justement dans ce sens.

Le président du Syndicat, lui, souligne, dans un message adressé au recteur et aux vice-recteurs académiques, que «nous devons être au cœur du débat sociétal sur les minorités, leurs droits à l’inclusion, les dérives des discriminations et des exclusions», plaide-t-il. «Les professeur(e)s se trouvent muselé(e)s par ceux-là mêmes qui sont supposés apprendre les règles du débat», déplore M. Bronchti.

La professeure Bachand rappelle qu’elle est une Blanche francophone québécoise à qui l’on a enseigné l’histoire des Noirs américains, il y a 25 ans, dans le cadre de ses études de baccalauréat à l’UQAM. Ce sujet la passionne au point où elle y consacre sa vie professionnelle. Toutefois, «je me sens de moins en moins légitimée d’enseigner cette matière-là», confie-t-elle, et ce, même si son cours sur l’histoire de l’esclavagisme est extrêmement apprécié des étudiants. «Les étudiants ont soif d’apprendre cette matière-là, mais comme femme blanche, dans un contexte où l’on dit que seulement certains groupes peuvent parler de certains sujets, je me suis beaucoup questionnée, même si j’ai beaucoup voulu comprendre cette histoire-là, car l’objectif est de lutter contre la discrimination. La question de la légitimité se pose constamment. Donc, on marche sur des œufs quand on enseigne ces sujets-là, mais on le fait parce qu’on pense que c’est essentiel», explique-t-elle.

«Quand je vois ce qui se passe à l’Université d’Ottawa, je comprends la posture des étudiants, mais la situation est complètement inacceptable», estime Maryse Bachand.

La professeure Bachand indique que la situation survenue à l’Université d’Ottawa avec le mot n... relève également d’une question de terminologie et de contexte. «Quand j’ai commencé à enseigner, on ne pouvait pas dire Black pour parler des Noirs», raconte-t-elle. «Il fallait dire Afro-Américains et après ça, on a dit qu’il fallait plutôt dire African-American et là, on s’est retrouvé avec un problème parce qu’il y avait une immigration aux États-Unis d’Africains noirs qui ne sont pas des Afro-Américains, mais qui sont victimes, eux aussi, de racisme. On est revenu à Black qui est quelque chose qu’on comprend depuis longtemps», explique-t-elle. «Les mots ont un sens qui fluctue beaucoup d’une époque à l’autre», fait-elle valoir.

Isabelle Desgagné-Penix constate que la professeure de l’Université d’Ottawa n’a pas été appuyée par son université. «Je ne voudrais pas que quelque chose comme ça m’arrive», dit-elle. «Quand j’enseigne la biochimie, on s’entend que je n’ai pas besoin de raconter des histoires, mais j’aime ça le faire parce que je trouve que des fois, ça donne un contexte ou une application aux étudiants et là, ils comprennent pourquoi on a maintenant tel médicament. Mais là, je pense qu’il va falloir que je pèse ce que je dis et peut-être que je ne les raconterai plus, ces histoires-là, que j’épure mes cours de tout ce qui pourrait offenser.»

Il est à noter que la professeure Desgagné-Penix vient pourtant de remporter, avec son collègue Hugo Germain, un prix d’excellence du Bureau canadien de l’éducation internationale pour leur importante contribution et leur engagement exceptionnel envers l’amélioration de l’équité, de la diversité et de l’inclusion, des principes qu’ils appliquent à tous leurs étudiants dont plus de la moitié proviennent de l’international.

La chercheuse s’inquiète. «Est-ce que mon université va être vraiment derrière moi si des étudiants décident de faire mon procès parce que j’ai fait quelque chose avec mon cœur et non pour être raciste?», s’inquiète-t-elle. Car au bout du compte, tout est une question de contexte et d’intention.

La chercheuse raconte s’être entretenue avec des collègues à la suite de l’événement d’Ottawa. «Il y a beaucoup de peur et d’inconfort», a-t-elle constaté.