David Crête, professeur au département de marketing et système d’information à l’UQTR.

Presse écrite: d’abord une question d’innovation

Trois-Rivières — En janvier, l’École de gestion du département de marketing et système d’information de l’Université du Québec à Trois-Rivières démarrera un laboratoire en collaboration avec IDE Trois-Rivières afin d’accompagner les entreprises dans le monde du numérique et de l’analyse des données. Cette initiative leur permettra de survivre aux effets puissants, parfois même inattendus, d’Internet. C’est que beaucoup d’entreprises, dont les commerces au détail et les journaux du monde entier, n’ont pas vu arriver dans leur angle mort ce mastodonte qu’est Internet, constate le professeur David Crête qui est impliqué dans ce projet.

Résultat, les médias écrits de tout le Canada tentent présentement d’obtenir de l’aide du gouvernement fédéral pour les aider à prendre le virage numérique, mais l’accueil de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, a été plutôt froid, jusqu’à présent. La ministre plaide qu’elle ne veut pas supporter le modèle d’affaires actuel des journaux et périodiques canadiens. Québec a annoncé pour sa part, lundi, une aide de 36 millions $, dont 20 millions $ pour le virage numérique.

Même si cette pratique a cours ailleurs dans le monde présentement, le professeur Crête croit que les médias écrits ne devraient pas se fier à long terme sur une aide financière gouvernementale de Québec et d’Ottawa, car d’une élection à l’autre, ce soutien pourrait disparaître.

Le professeur Crête, un ancien journaliste de la défunte radio CHLN de Trois-Rivières, connaît très bien à la fois le monde des médias et celui du web dont il a fait une spécialité à l’UQTR. Selon lui, les médias écrits ont tout le potentiel de survie qu’il leur faut, «mais c’est une question d’innovation», explique-t-il.

Pour se faire comprendre, le chercheur raconte l’histoire du grand économiste Théodore Levitt qui parlait de «myopie marketing» lorsqu’il essayait de faire comprendre aux propriétaires des chemins de fer qu’ils étaient en danger, car l’avion, le bateau ou autres moyens de transport venaient jouer dans leur cour. Il leur fallait innover pour survivre et se percevoir plutôt comme une industrie du transport et non comme de simples chemins de fer. Le même principe s’applique aux médias écrits qui, estime-t-il, doivent se voir d’abord et avant tout comme une industrie de contenu plutôt qu’une industrie de presse écrite, explique le professeur Crête. Ce dernier n’est donc pas tout à fait en désaccord avec la ministre Joly et se demande si le modèle d’affaires actuel de la presse écrite est viable.

«Il faut éviter la trappe de la complaisance» en se disant qu’on a toujours fait les choses de la même façon et que ça ne changera pas. «Il faut sortir de nos façons de faire traditionnelles», explique-t-il.

Certes, la mission des médias d’information est d’assurer le droit du public à une information de qualité, une notion dont dépend la démocratie. Or, en fonction des pressions énormes exercées par Internet, cette notion devra, semble-t-il, apprendre à cohabiter avec le marketing, estime le professeur Crête.

«Je ne sais pas comment une salle de rédaction réagirait à ça», se demande-t-il, mais en marketing, on essaie de mettre l’individu au centre de l’information, explique-t-il, bref de lui donner ce qu’il veut avoir.

Par exemple, l’abonné d’un média pourrait voir apparaître, en ouvrant sa tablette, un contenu en fonction de ses champs d’intérêts personnels, que ce soit la politique, les sports ou les faits divers, au lieu de se voir imposer un contenu fait pour tous, dit-il.

C’est d’ailleurs ce que l’on peut observer sur YouTube. Un système d’intelligence artificielle fait en effet apparaître, dès l’ouverture de la chaîne par l’usager, de nouveaux vidéos portant en priorité sur des sujets qu’il a consultés lors de visionnements antérieurs. Bref, cette technologie permet de s’adapter à chaque personne. Pour y parvenir, toutefois, «ça prend une maîtrise des données», explique le chercheur.

Or, le web permet justement d’aller faire un forage des données générées sur le site d’une entreprise et de tout savoir sur les habitudes des lecteurs. «Attention aux clics», prévient toutefois le chercheur. «Il faut savoir interpréter les données», dit-il. Pour y parvenir, le professeur Crête croit que les médias écrits ne doivent pas hésiter à recourir à des experts.

David Crête estime que les entreprises de presse écrite n’ont aucune raison de mourir. Elles peuvent avoir, par exemple, un portfolio de modèles d’affaires pour mieux tirer leur épingle du jeu. Un exemple pourrait être d’avoir sa propre chaîne YouTube, comme le fait le New York Times. Ça peut même apporter une source supplémentaire de revenus, illustre le professeur Crête. «La vidéo, au niveau du contenu en général, c’est pas mal le format numéro un, du moins en publicité», dit-il. «Il faut suivre le consommateur là où il est», plaide-t-il.

«Il y a une culture d’innovation à instaurer et le fardeau est beaucoup sur le dos des dirigeants des entreprises de presse présentement», estime le spécialiste en marketing.

«La presse écrite n’est pas morte. Il faut toutefois qu’elle soit capable de s’adapter», fait-il valoir.