Une nouvelle tuile vient de s'abattre sur les lockoutés de l'ABI, soit une poursuite de 19 millions de dollars à l'endroit de leurs dirigeants syndicaux.

Poursuite de 19 M$ contre le syndicat

BÉCANCOUR — Trois mois après le déclenchement du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour, le syndicat des Métallos et les officiers de la section locale 9700 ont reçu tout un cadeau d’anniversaire, soit une poursuite de 19 millions de dollars de la part de l’entreprise qui estime à ce montant les coûts des moyens de pression exercés avant le conflit. La livraison s’est faite par télécopieur et par huissier.

«Par le présent grief, ABI demande que votre Syndicat et ses officiers soient conjointement et solidairement condamnés au paiement des dommages encourus qui s’élèvent approximativement au montant de 19 millions $CAN. Le présent grief sera, le cas échéant, amendé au fur et à mesure de l’identification et du calcul de dommages additionnels», indique la procureure de l’employeur, Me Louise Laplante, dans le document dont Le Nouvelliste a obtenu copie.

On peut y lire qu’entre le 5 octobre 2017 et le 11 janvier 2018, date à laquelle ABI a déclaré un lock-out, le Syndicat, ses représentants et certains de ses membres se sont livrés à des actes illégaux équivalents à des grèves illégales et des ralentissements de travail illégaux. Certains de ces événements ont même mené à l’intervention du Tribunal administratif du travail qui a d’ailleurs jugé que des gestes illégaux avaient été commis.

Malgré des ordonnances et l’existence d’une convention collective en vigueur, les gestes illégaux et les violations de la convention collective et des ordonnances du Tribunal se sont poursuivis jusqu’au lock-out du 11 janvier 2018 «et les impacts financiers de ces gestes illégaux se sont fait sentir pendant des semaines suivant le lock-out», prétend la partie patronale qui parle de «dommages importants qui ont été causés».

«C’est une stratégie de l’employeur que d’essayer d’intimider. C’est un peu le même principe qu’une poursuite bâillon, pour faire taire. C’est un grief de 19 millions qui est complètement ridicule. Ça va suivre la procédure de grief. On va se défendre et on réfute toutes les accusations. C’est rien pour rapprocher les parties d’une négociation et d’un règlement de conflit», a calmement réagi l’un des officiers visés, soit le président syndical, Clément Masse.

Selon lui, cela démontre «la sorte d’employeur qu’on a». «Ça ne nous surprend pas. Ça vient démontrer qu’ils ont mal géré leur usine pendant des mois. Ils se sont créé une raison de décréter un lock-out. Et en faisait perdre 50 millions à Hydro-Québec, il faut qu’ils donnent une raison aux gens de nous avoir mis en lock-out alors qu’il n’y en a pas», a-t-il ajouté tout en déplorant «le déséquilibre de notre pouvoir de négociation».

Tout en précisant que les faits rapportés ne sont même pas exhaustifs, la poursuite énumère une série d’événements problématiques. Par exemple, le 11 octobre 2017, un bon nombre de salariés ont décidé de rester à la cafétéria entre 8 h et 13 h à la suite d’une suspension d’un collègue et le 18 novembre 2017, près d’une centaine de syndiqués ont cessé de travailler pendant une heure pour en appuyer d’autres qui refusaient de procéder à l’arrêt de deux cuves, tel que requis par ABI.

Et comme autre arrêt concerté de travail, on note un attroupement d’une heure survenu le 10 janvier dernier, soit la veille du lock-out. Une centaine de travailleurs s’étaient regroupés devant le four à cuire numéro deux, à l’endroit où deux remorques de nourriture étaient installées en cas de conflit.

Le président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, Clément Masse, accueille avec calme le grief de l’employeur.

Par ailleurs, l’entreprise a répertorié plusieurs cas de refus de temps supplémentaire. Entre autres, à la Fonderie, du 29 octobre au 4 novembre 2017, ABI a reçu 33 annulations de prise de surtemps. De plus, l’ensemble des salariés contactés se sont déclarés non disponibles pour effectuer du temps supplémentaire.

Dans le grief, on rapporte aussi des ralentissements de travail et de nombreux incidents qui ont retardé la production à l’Électrolyse, aux Carbone ainsi qu’à la Fonderie.

«Il y eut de nombreux bris inexpliqués, des prétextes pour retarder le travail, des mauvaises méthodes de travail, des événements équivalents à une grève du zèle, des erreurs grossières inexplicables, le tout constituant manifestement des gestes illégaux visant à retarder la bonne marche des opérations de ABI. La situation a perduré malgré les ordonnances», indique-t-on dans le document.

Concrètement, les moyens de pression et gestes illégaux entre le 5 octobre 2017 et le lock-out du 11 janvier 2018 ont fait en sorte qu’ABI a subi des retards dans les coulées allant jusqu’à 2885 tonnes métriques. Durant cette période, la moyenne journalière de retard de métal à couler fut de 1521 tonnes métriques alors qu’en moyenne, durant la période du 9 septembre au 2 octobre 2017, le niveau de métal à couler a été de 32 tonnes métriques.

Quant aux coulées à la Fonderie, celles-ci ont diminué en moyenne de 2,9 coulées par 24 heures pour une moyenne de 13,8 coulées par 24 heures pour la période du 27 octobre 2017 au 10 janvier 2018, alors que pour la période du 1er au 27 octobre 2017, la moyenne était de 16,7 coulées par 24 heures.

En ce qui concerne les coulées de billettes à la Fonderie, elles ont diminué en moyenne de trois coulées par 24 heures pour une moyenne de 3,7 coulées par 24 heures pour la période du 27 octobre 2017 au 10 janvier 2018, alors que la moyenne pour la période du 1er au 26 octobre 2017 a été de 6,7 coulées par 24 heures.

«Il est résulté de ces actions et comportements illégaux des dommages importants pour ABI. Une évaluation indique qu’ABI a subi une perte de l’ordre de 19 millions $CAN», conclut le grief en dommages et intérêts, qui souligne également la violation de la convention collective et du Code civil du Québec.

Quelle est la suite des choses du côté syndical? «On continue nos actions pour mobiliser notre monde et convaincre l’employeur de venir se rassœir à une table de négociations», a fait savoir Clément Masse, qui se prépare à diriger une délégation lors de l’assemblée des actionnaires d’Alcoa à Pittsburgh le 9 mai prochain.

Du côté de l’ABI, on ne veut pas commenter le grief en question «étant donné le processus légal en cours», a simplement indiqué la conseillère en communication, Sara Dubé.

Depuis le début du lock-out, la Sûreté du Québec fut appelée à se déplacer sur la ligne de piquetage pour intervenir au besoin en matière de sécurité publique.