Serge St-Arneault a pu rencontrer Monique Lépine trente ans après la tragédie.
Serge St-Arneault a pu rencontrer Monique Lépine trente ans après la tragédie.

Polytechnique: une tragédie «qui fait partie de notre identité collective»

Audrey Tremblay
Audrey Tremblay
Le Nouvelliste
La Tuque — La tuerie de Polytechnique a marqué profondément la société québécoise. Trente ans plus tard, on commémore les tristes événements du 6 décembre 1989. Cette journée-là, Serge St-Arneault a perdu sa sœur, la Latuquoise Annie St-Arneault. Aujourd’hui, il souhaite que la mémoire de sa sœur traverse le temps, que le gouvernement prenne ses responsabilités dans le contrôle des armes à feu et que le courage de prendre la parole apporte un baume sur les âmes blessées.

«Les femmes vivent encore des drames, les femmes sont encore violentées, il y a encore des femmes qui sont assassinées par arme à feu par des hommes encore aujourd’hui. Les statistiques montrent qu’il faut continuer de prendre tous les moyens nécessaires pour protéger les femmes. Il faut lutter contre la violence faite aux femmes. Je pense que l’un des moyens efficaces est celui du contrôle des armes à feu. Mon souhait, c’est qu’au Canada il y ait un réel contrôle des armes à feu», lance Serge St-Arneault.

Trente ans après le drame, il a enfin pu rencontrer Monique Lépine, la mère de Marc Lépine, l’auteur du meurtre des 14 étudiantes de l’École polytechnique de Montréal. C’est avec une grande nervosité qu’il s’est rendu à cette rencontre dernièrement.

«J’avais le sentiment de devoir le faire. J’étais prêt à la rencontrer et j’avais un désir de la rencontrer. Ç’a été un moment d’apaisement mutuel. […] Le drame est toujours là, la cicatrice est toujours là, mais le baume vient apaiser. Je comprenais son drame et elle comprenait le mien. On s’est retrouvé à travers le drame qu’on partage»

«C’est ensemble, dans le partage, qu’on peut surmonter les épreuves et trouver un sens à la vie au-delà des drames. C’est un peu ça que j’ai essayé de partager avec elle.»

L’année du drame, raconte-t-il, il s’était retrouvé à l’oratoire Saint-Joseph en compagnie de quelques familles des victimes.

«Je me souviens du père d’une des victimes. Il disait que c’était dommage de ne pas pouvoir rencontrer madame Lépine puisqu’elle est aussi une victime comme nous. […] Quand je l’ai rencontrée, je lui ai dit que déjà, il y a trente ans, on avait le désir de la rencontrer, mais qu’on ne savait pas comment faire. Trente ans plus tard, je l’ai fait au nom des familles», souligne Serge St-Arneault.

Ce dernier lui a dit, entre autres, qu’il l’avait toujours considérée comme une victime, comme «l’une d’entre nous». Ce moment n’a pas été sans émotion.

Trente ans après le drame, Serge St-Arnault n’est plus seulement Serge, il est devenu le «frère d’Annie St-Arneault».

«Pour moi, que je le veuille ou non, il n’est pas et ne sera jamais question de passer à autre chose»! Cette nouvelle identité me colle à la peau. […] Les souvenirs douloureux s’intègrent en nous, en tant qu’individus ou sociétés. Ces souvenirs forgent notre identité.»

«La tragédie de Poly nous colle tous à la peau. Elle fait maintenant partie de notre identité collective. À vrai dire, c’est plus profond qu’un simple tatouage. Depuis lors, nos choix et notre détermination comme groupe social à lutter pour l’égalité hommes-femmes à tous les niveaux ont été, sont et seront encore inspirés par la tragédie de la Poly. D’où l’importance de préserver cette douloureuse mémoire», note-t-il.

Impossible de tourner la page sur une histoire comme celle-là, les cicatrices de blessures sont éternelles pour M. St-Arneault. Malgré la grande douleur, il faut se souvenir pour agir et travailler ensemble pour bâtir un monde meilleur.

Annie St-Arneault

Cela passe, notamment, par un meilleur contrôle des armes à feu. D’ailleurs, il milite en ce sens depuis plusieurs années. Encore récemment, il signait une lettre adressée au ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, Bill Blair, demandant de mettre en œuvre un moratoire immédiat sur la vente des armes d’assaut, ainsi qu’une interdiction permanente sur l’importation et la fabrication des armes de poing.

«La volonté de la majorité en faveur d’un meilleur contrôle des armes à feu est également issue de ce drame. Cette volonté est d’ailleurs partagée par l’ensemble des Canadiens partout au pays», insiste-t-il.

Durant la récente campagne électorale fédérale, le Parti libéral s’est engagé à bannir les armes d’assaut et permettre aux municipalités qui le souhaitent d’interdire les armes de poing sur leur territoire.

«De toute évidence, demander aux municipalités d’interdire les armes de poing serait non seulement inefficace, mais irréaliste compte tenu des luttes politiques longues et acrimonieuses contre le lobby des armes auxquelles ferait face tout maire», estime M. St-Arneault.

«C’est au niveau fédéral seulement qu’on peut parvenir à un certain résultat tangible», ajoute-t-il.

La parole libératrice

Le livre «Ce jour-là. Parce qu’elles étaient des femmes» sera lancé prochainement. L’ouvrage de l’auteure Josée Boileau fera, entre autres, le fil des événements et rendra hommage aux victimes.

«Il y a quelques pages sur chacune des femmes. J’ai vu le texte sur Annie. Ça donne un tableau assez complet de sa vie, ses moments forts. Il y a des citations de sa plus grande amie d’enfance qui s’appelle Sonia Beauregard.

«Elle aussi a fait un cheminement extraordinaire il y a quelques mois. Trente ans plus tard aussi. On a repris contact. La parole libératrice… trente ans plus tard Sonia a réussi à trouver les mots pour dire ce qu’elle portait dans le plus profond d’elle-même depuis tant d’années.»

Serge St-Arneault dit «elle aussi», parce qu’il fait référence au récent témoignage d’Yves Bouchard, l’un des deux professeurs présents dans la salle de classe où a surgi Marc Lépine avec une arme à feu.

«Ça fait 30 ans qu’il garde ça dans son cœur, il n’a jamais été capable d’en parler. […] En ce triste, car il n’y a rien de réjouissant, trentième anniversaire du drame de la Poly, une parole surgit enfin, prélude d’un début d’apaisement. C’est le cas d’Yves Bouchard. […] Sa petite-nièce, Pascale Devette, n’a pas vécu l’époque du drame. C’est pour elle que son oncle a ouvert son cœur, trente ans plus tard.»

«Au même moment, Monique Lépine a présenté son livre intitulé « Renaître. Oser vivre après une tragédie». Croyante, son livre expose son cheminement vers une reconstruction, une transformation progressive menant à une guérison individuelle et collective. À vrai dire, une démarche spirituelle».

Serge St-Arneault pense qu’à travers ses écritures et ses conférences Mme Lépine a su trouver une parole de consolation.

«Elle partage son drame, mais beaucoup de gens se reconnaissent dans le drame qu’elle a vécu. Tout le monde vit un drame dans sa vie à un moment ou un autre. La parole devient un lieu de partage et de réconciliation, d’apaisement… Je fais référence à la parole dans le sens qu’Annie était poète. Son recueil de poésie. Il y a des éléments un peu dramatiques là-dedans aussi.»

«Il me semble que les deux livres cités ne se contredisent pas. À leur façon, ces deux livres rendent honneur au désir d’Annie que «sa parole traverse le temps», a-t-il conclu.