Maxime Bernier veut courtiser les électeurs désabusés, ceux qui ne croient plus la parole des politiciens, ceux qui ne se donnent pas la peine d’aller voter.

Maxime Bernier aimerait «être le Macron canadien»

OTTAWA — Maxime Bernier rêve de calquer la victoire du président français Emmanuel Macron. Son parti n’est pas encore officiellement fondé, mais il se voit déjà comme «l’alternative réelle au gouvernement de Justin Trudeau».

Dans une entrevue au lendemain de son départ du Parti conservateur, le député de Beauce s’est ouvert sur ses motivations.

«J’aimerais bien être le Macron canadien, a-t-il révélé, vendredi. M. Macron a quitté le Parti socialiste un an avant les présidentielles et a été élu président de la France.»

Conscient du travail qui l’attend, il estime avoir suffisamment de partisans parmi les 150 000 militants conservateurs partout au pays pour lancer sa nouvelle formation politique.

Il veut ensuite courtiser les électeurs désabusés, ceux qui ne croient plus la parole des élus.

«Les gens en ont marre des politiciens traditionnels, a-t-il constaté. Il y a 20 pour cent de la population qui ne prend même pas la peine d’aller voter. Le taux de crédibilité des politiciens est en bas de 10 pour cent. Les gens veulent un politicien qui dit les vraies choses et qui n’a pas peur de le dire même si ça risque de déranger.»

Maxime Bernier ne se réclame pas d’une mouvance «anti-establishment», mais affirme du même souffle qu’il ne craint pas les débats d’idées, contrairement à ses anciens collègues.

«Comment on va faire en sorte que les idées conservatrices puissent avancer si on n’en parle jamais, qu’on n’en débat jamais et qu’on a peur des réactions de nos opposants», a-t-il demandé.

Il fait le pari que l’abolition de la gestion de l’offre et des subventions aux entreprises plairont aux électeurs s’il prend le temps nécessaire pour les expliquer, tout comme la réforme du système d’immigration et de la péréquation.

Le programme de son nouveau parti, dont le nom n’a pas encore été choisi, s’appuiera sur les politiques qu’il avait mises de l’avant lors de la course à la direction du Parti conservateur l’an dernier. Une course qu’il avait perdue de justesse contre Andrew Scheer au 13e tour de scrutin. Maxime Bernier compte recruter des membres parmi ceux qui l’ont appuyé.

Loin de l’applaudir, ses anciens collègues lui ont rapidement tourné le dos, même ceux qui l’avaient appuyé avec ferveur lors de la dernière course à la direction du Parti conservateur du Canada.

«Ridicule»

C’est le cas du sénateur Claude Carignan et du député Jacques Gourde. M. Carignan, qui a contribué à fonder l’Action démocratique du Québec dans les années 1990, qualifie de «ridicule» le projet de Maxime Bernier et doute qu’il soit en mesure de le mener à terme.

«Il va juste diviser le vote, s’il est capable d’aller chercher ce vote», a-t-il fait valoir.

«Je perds un frère d’armes, je suis très déçu de ça», a confié M. Gourde qui avait recruté M. Bernier à l’époque.

Depuis jeudi, son ancien chef et ses anciens collègues l’ont accusé d’être mauvais perdant, de vouloir «aider Justin Trudeau» et d’avoir accompli bien peu de travail parlementaire au cours de la dernière année.

«Les attaques personnelles que je subis aujourd’hui n’atteignent pas le parapluie de mon indifférence, a rétorqué Maxime Bernier. Pourquoi? Parce qu’ils ne sont pas capables de critiquer le fond.

«Ils ne sont plus des conservateurs. Ils regardent les sondages et essaient de plaire à la population sans conviction. La population en a soupé des politiciens comme ça qui leur disent qu’est-ce qu’ils veulent un jour et le lendemain le contraire.»

Même s’il reconnaît avoir «joué le jeu» sous le gouvernement de Stephen Harper, M. Bernier soutient qu’il fera désormais de la politique autrement. ll compte utiliser de plus en plus les réseaux sociaux pour faire passer son message directement à ses partisans sans égoportraits, ni photos de poignées de main.

Déjà vendredi, il a lancé un appel en anglais sur Twitter à ceux qui se sentent abandonnés par le Parti conservateur en apprenant que les militants réunis en congrès à Halifax n’allaient pas débattre d’une résolution sur la gestion de l’offre.

«Ne perdez pas votre temps, leur a-t-il écrit. Il est temps d’avoir un vrai parti conservateur qui défend de vraies valeurs conservatrices. Plus tôt nous commencerons, plus nous aurons de chances de battre Justin Trudeau.»

Après avoir été exclu du cabinet fantôme des conservateurs en juin, Maxime Bernier avait réussi à amasser un peu plus de 28 000 $ en moins de 24 heures après avoir demandé à ses partisans s’ils étaient toujours avec lui.

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Bernier a assez d’appuis pour lancer un nouveau parti, selon une source

Un certain nombre de partisans qui ont soutenu la candidature de Maxime Bernier dans la course à la direction des conservateurs disent qu’ils ne veulent rien savoir de son projet de créer un nouveau parti, mais une source affirme que le député indépendant a déjà tout ce qu’il faut pour s’enregistrer auprès d’Élections Canada.

Quatre députés et au moins trois sénateurs qui ont appuyé M. Bernier lors de la course de l’année dernière affirment n’avoir aucun intérêt à cautionner ce qu’ils considèrent comme une vue de l’esprit et à encourager un politicien qui a fragilisé les chances du Parti conservateur du Canada de l’emporter contre les libéraux de Justin Trudeau en 2019.

En entrevue avec La Presse canadienne vendredi, M. Bernier a admis qu’il ne s’attendait pas à ce que des membres du caucus se joignent à lui, à un point tel qu’il ne leur avait pas fait part de ses intentions avant de passer à l’action.

Le député dissident a cependant soutenu avoir l’appui de plusieurs membres de la formation politique. Sur les réseaux sociaux vendredi, on pouvait voir des personnes qui seraient prêtes à faire le saut, dont certains délégués présents au congrès conservateur à Halifax qui ont déchiré leur carte de membre après qu’une proposition de résolution sur l’abolition de la gestion de l’offre pour les produits laitiers et la volaille n’eut pas été soumise au débat.

Élections Canada exige que les nouvelles formations politiques aient les signatures et les coordonnées d’au moins 250 personnes déjà membres afin d’être admissibles pour obtenir leur statut de parti. Maxime Bernier aura également besoin de trois personnes qui agiront en tant que fonctionnaires du parti, d’un agent officiel et d’un vérificateur.

M. Bernier a indiqué en entrevue que d’aller rencontrer Élections Canada dans un ou deux mois serait le scénario «parfait», mais une source bien au fait de sa situation a révélé qu’il avait déjà tous les noms requis. Il vérifierait en ce moment les derniers détails avant de passer à la prochaine étape.

«Il en a assez pour aller à Élections Canada, a déclaré cette source, qui s’est exprimée sous le couvert de l’anonymat puisqu’elle ne pouvait discuter publiquement de cette affaire. Cela va arriver.»

Une autre source proche de M. Bernier a déclaré que le député québécois avait fait des appels à des «personnes clés» partout au Canada pour appuyer sa candidature avant même sa conférence de jeudi dernier pour annoncer sa démission du caucus conservateur.

«Une tâche herculéenne»

Selon l’ancien ministre conservateur Stockwell Day, Maxime Bernier est soutenu par des chefs d’entreprise. M. Day a toutefois souligné que le lancement d’un nouveau parti politique était une tâche herculéenne à laquelle tous les partisans ne voudront pas nécessairement participer.

M. Bernier est probablement ragaillardi par le soutien qu’il a reçu, en particulier sur le plan financier, au cours des derniers mois, a noté M. Day. En juin, le lendemain du jour où le chef Andrew Scheer l’avait démis de son poste au cabinet fantôme, M. Bernier avait reçu 28 455 $ en moins de 24 heures.

Mais M. Scheer doit rappeler au parti ce qui arrive quand les conservateurs se séparent, a ajouté M. Day. «Si M. Bernier réussit même sur papier, le défi pour les conservateurs sera de demander aux gens de regarder l’histoire pour se demander ce que gagnent les conservateurs quand ils ont deux options de vote pour les électeurs. Vraiment, ils ne gagnent rien.»

C’est aussi la peur de l’homme d’affaires Kevin O’Leary. Lui-même candidat au poste d’Andrew Scheer, M. O’Leary, qui avait retiré sa candidature pour appuyer M. Bernier dans les derniers jours de la course, a affirmé vendredi qu’il tentait de décider quoi faire. Il a estimé que M. Bernier pouvait gagner jusqu’à un cinquième du soutien des conservateurs aux urnes, ce qui garantirait aux libéraux un autre mandat. «Je pense que nous devons faire un peu d’introspection ici», a-t-il souligné.

D’autres qui ont soutenu la candidature de M. Bernier à la direction doivent encore se décider. «Bonne question», a répondu le sénateur Stephen Greene lorsqu’on lui a demandé s’il approuvait la nouvelle initiative du député. Le député conservateur Alex Nuttall, qui a joué un rôle essentiel dans la campagne à la direction de M. Bernier, n’a pas répondu à plusieurs demandes d’entrevue.  Janice Dickson et Mia Rabson