Macron, Ottawa et Couillard: quel charivari!

DÉCODAGE / Quel charivari les relations France-Québec! L’annulation par Emmanuel Macron du discours qu’il devait prononcer à l’Assemblée nationale est un couac. Cet épisode a été vécu comme un camouflet par le cabinet du premier ministre du Québec et par Philippe Couillard lui-même. Mais en prenant connaissance de quelques faits, on a envie de dire: Et alors?

Qui se souvient du discours présenté par François Hollande en 2014 au Salon bleu de l’Assemblée nationale? Évidemment personne! Les mots étaient plus que convenus.

Et qui souhaiterait revivre le passage, dans cette même enceinte, de Nicolas Sarkozy en 2008? C’était lénifiant. Il n’y a d’ailleurs pas dit ce qu’il pensait réellement, à tel point que ce n’est pas du tout cette allocution qui a défrayé la chronique, mais ce qu’il avait déclaré une heure plus tôt à l’extérieur de l’Assemblée nationale. (Quelques mois plus tard, ce sont les insultes qu’il a lancées contre le mouvement souverainiste québécois qui ont fait les manchettes.)

Mais peu importe le contenu, puisqu’un discours à l’Assemblée nationale est un symbole et que les symboles sont importants en diplomatie, pourrait-on arguer. Bien sûr. Mais entre la France et le Québec, pareil symbole est supplanté depuis longtemps par une relation unique au monde; une relation unique entre un État indépendant et un autre qui ne l’est pas.

Et cette relation va bien au-delà de la sensibilité personnelle qu’un président français peut avoir à l’égard du Québec.

Certains trouvent trop tiède la sympathie d’Emmanuel Macron pour le Québec. Que dire de celle de son prédécesseur François Hollande? Et de celle du prédécesseur de celui-ci, Nicolas Sarkozy?

Des émois vite oubliés

Au fond, ce qui chicote certaines personnes est que cette relation n’est plus exclusive; comme si Paris aurait dû conserver une vraie distance à l’égard du gouvernement canadien pour en démontrer la profondeur.

Mais il y a bien longtemps déjà que le lien Paris-Ottawa s’est réchauffé. En 1997, sans doute malgré lui, le premier ministre Lucien Bouchard, en voyage officiel à Paris, a agacé ses hôtes en paraissant leur quêter des appuis au projet souverainiste.

En 2012, contrairement à ce qui est souvent répété, le président François Hollande n’a pas réellement renoué avec la formule de «non-ingérence, non-indifférence». En réalité, il a fait plaisir à la première ministre Pauline Marois sans trop en faire.

Il n’a pas lui-même employé la fameuse expression. Pas un mot là-dessus dans sa déclaration aux côtés de Mme Marois dans la cour de l’Élysée. Ce n’est que lorsque Le Soleil l’a interpellé qu’il a dit que cette «formule prévaut encore».

En fait, le président François Hollande a soigneusement évité de se mettre en bouche les mots de «non-ingérence, non-indifférence». C’est qu’il n’était déjà plus question à ce moment-là pour la France, et depuis longtemps, de heurter de quelque façon que ce soit le gouvernement canadien.

Quand, en 2014, ce président avait commencé son voyage au Canada par Banff, cela avait créé un certain émoi politique à Québec. François Hollande était le premier président français à atterrir dans l’Ouest canadien — et le demeure. C’était symbolique! disait-on.

Ottawa avant Québec, passe encore! Mais Banff? En Alberta?

Pourtant, tout le monde a oublié ce soi-disant accroc.

De Gaulle et Johnson

Grâce à Daniel Johnson, à Claude Morin, à René Lévesque, à Louise Beaudoin et à tant d’autres; grâce à Charles de Gaulle, à Michel Rocard, à Jacques Chirac (à certains moments), à Alain Juppé, à Jean-Pierre Raffarin, à Philippe Séguin et à tant d’autres, la relation France-Québec est devenue unique.

Et elle va bien au-delà de Philippe Couillard et d’Emmanuel Macron. Et d’un discours à l’Assemblée nationale.

Si cette annulation a placé le cabinet Couillard dans l’embarras pendant quelques heures, ne nous leurrons pas: elle n’a pas vraiment ému beaucoup de parlementaires, pas même dans les rangs du Parti québécois.

L’actuel président français a passé un long moment avec le premier ministre du Québec à Montréal et passera par l’Assemblée nationale d’ici la fin de son quinquennat. Il prononcera un discours au Parlement québécois parce qu’il sera alors en voyage officiel au Québec et au Canada — pas au G7.

Cette fois-ci, c’est à Montréal qu’il voulait passer du temps. C’est qu’il a de nombreux électeurs dans la métropole.

Cela étant, le Québec est mûr depuis longtemps pour ne pas se contenter de lancer de telles invitations particulières aux seuls dirigeants de l’Hexagone. Si les symboles sont importants, il devrait aussi inviter d’autres leaders à s’adresser aux élus québécois à l’Assemblée nationale — des leaders d’États membres de fédérations, mais pas seulement.

Cela ne banaliserait pas pour autant les passages de M. Macron et de ses successeurs au Salon bleu, puisque, répétons-le, la relation entre la France et le Québec va bien au-delà de ce type de symbole. Et depuis longtemps.