Le Canada à l’opposé de Trump sur Jérusalem

OTTAWA — Le gouvernement Trudeau signale, bien que timidement, sa désapprobation face à la décision du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et d’y déménager éventuellement l’ambassade des États-Unis.

La ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, l’a fait en tranchant qu’Ottawa n’avait aucunement l’intention d’emboîter le pas à Washington. «Notre position à nous est claire, c’est qu’on n’a aucune intention de déménager la nôtre», a-t-elle dit mercredi.

Son collègue Andrew Leslie, le secrétaire parlementaire de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland pour les relations canado-américaines, a abondé dans le même sens face à cette «décision unilatérale du président des États-Unis».

«Nous concentrons nos efforts à établir des conditions équitables pour que les deux pays puissent exister ensemble», a-t-il affirmé à son arrivée à la rencontre hebdomadaire du caucus, mercredi matin.

La ministre Freeland se trouve actuellement en Belgique, mais son attaché de presse, Adam Austen, a signalé dans une déclaration écrite que «la question du statut de Jérusalem ne peut être résolue que dans le cadre d’un règlement général du conflit israélo-palestinien».

Cette position est celle «des gouvernements successifs, libéraux et conservateurs», a-t-il précisé.

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, a sévèrement critiqué la décision de l’administration Trump. «Ça sème la division. C’est contre-productif», a-t-il tranché en point de presse dans le foyer de la Chambre.

L’organisation B’nai Brith Canada, de son côté, appelle le gouvernement Trudeau à imiter l’administration Trump, plaidant dans un communiqué qu’Ottawa doit «reconnaître Jérusalem comme capitale israélienne et faire des plans pour relocaliser son ambassade de Tel-Aviv».

«Reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël fera avancer, le processus de paix [...]. La vraie paix est seulement possible quand tous les côtés reconnaissent le lien indélébile entre le peuple juif et leur ville la plus sainte», a soutenu Michael Mostyn, de B’nai Brith Canada.

Dans une décision historique, le président américain Donald Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël, mercredi, à Washington. Il était accompagné lors de l'annonce du vice-président Mike Pence.

L’annonce du locataire de la Maison-Blanche, qui a plaidé qu’une «nouvelle approche» s’imposait, marque une rupture par rapport à la position en vigueur depuis des décennies aux États-Unis. Mais surtout, elle risque de provoquer de violentes manifestations.

Les États-Unis n’avaient jamais reconnu la souveraineté d’Israël sur une portion ou sur la totalité de Jérusalem, et avaient toujours dit que le sort de la ville devrait être réglé dans le cadre de négociations entre Israéliens et Palestiniens.

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QUESTIONS ET RÉPONSES

Le président américain Donald Trump a posé un geste symbolique fort, mercredi, en annonçant que les États-Unis déménageront leur ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem. Cette reconnaissance de facto de Jérusalem à titre de capitale israélienne était une promesse électorale de M. Trump, mais cette décision pourrait bien embraser la région et miner le processus de paix israélo-palestinien.

Sami Aoun, professeur titulaire à l’école de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, a accepté de répondre aux questions de La Presse canadienne.

Q: Quelle est la charge symbolique qui sous-tend cette décision de Donald Trump?

R: Jérusalem est l’épicentre des relations interculturelles et interreligieuses pour les trois religions monothéistes. Jérusalem est une ville hautement vénérée. Pour les juifs, elle reste le centre de la révélation biblique. Pour les chrétiens, c’est la terre sainte qui a été témoin de la vie de Jésus. Pour l’islam, c’était à l’origine la ville en direction de laquelle la prière était faite et c’est là où le prophète a fait un pèlerinage.

Q: La ville de Jérusalem est donc au coeur du conflit entre Israéliens et Palestiniens?

R: Au sens symbolique, oui. Ça pourrait être un point de rupture dans le dialogue interreligieux entre ces trois monothéismes, un point de choc, de confrontation et d’affrontements. Mais Jérusalem pourrait aussi être la ville sacrée ou la ville de la paix en étant un lieu de rencontre et de dialogue interreligieux.

Q: La décision des États-Unis de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël pourrait-elle embraser la région?

R: Cette décision a un potentiel explosif très élevé. Mais la région elle-même est volcanique et a subi beaucoup de secousses tectoniques. Au lendemain du printemps arabe, des guerres intestines entre sunnites et chiites ont éclaté, des guerres tribales ont lieu au Yémen par exemple, des guerres communautaires secouent la Syrie et l’Irak et il y a des pays fragiles qui peuvent s’effondrer.

Q: Le déménagement de l’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem est-il imminent?

R: Le transfert de l’ambassade américaine, c’est une question logistique assez compliquée, qui pourrait prendre au moins deux ans.

Q: Pourquoi Donald Trump prend-il cette décision pour le moins controversée?

R: Il s’agit d’une promesse électorale et il y a beaucoup d’autres candidats et présidents qui ont fait la même promesse dans le passé. Mais M. Trump cherche à entrer dans l’Histoire... même si on ne sait pas si c’est par la bonne porte. Il prétend avoir préparé le terrain avec quelques pays arabes influents comme l’Arabie saoudite. En ce sens, il veut se démarquer des autres et chercher des gains à un moment où beaucoup de ses politiques ne volent pas très haut à Washington.